Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours été la plus petite de la classe. Chaque fois que nous devions nous ranger par ordre de taille, j’étais toujours la première de la file ou de la rangée…
Cette situation m’a valu de nombreux avantages mais aussi joué quelques méchants tours.

En 1970, à 12 ans, j’ai changé d’école. Sortie de la section primaire du Lycée Dachsbeck, je suis entrée à l’Ecole Normale Emile André, située en plein cœur des Marolles. Je ne connaissais personne !

Nous avons reçu notre premier cours de natation dans une classe, notre professeur ayant choisi de nous y transmettre les consignes pratiques et quelques explications d’ordre général sur le déroulement des cours tout au long de nos six années d’étude. D’aspect rébarbatif et sévère, avec une voix forte et sèche, Madame K. nous avait ainsi expliqué qu’il était obligatoire de porter un maillot une pièce, bleu et uni, mais que, consciente des nombreux frais auxquels nos parents faisaient face en cette rentrée scolaire importante, nous pouvions porter notre maillot habituel jusqu’à ce que nous devions en acheter un autre. Parce que nous allions grandir et….nous transformer.
Elle nous avait décrit avec force détails déplaisants tous les inconvénients liés au port du bikini en cas de plongeon ou de saut du sauveteur, deux figures qui se trouvaient au programme imposé par l’inspection. Elle nous suggéra aussi d’éventuellement attendre l’héritage du maillot de notre grande sœur quand celui-ci deviendrait trop petit pour elle.

En élève appliquée, j’avais transmis toutes ces instructions à Maman. C’est ainsi que Kathy, ma grande sœur de deux ans mon aînée, reçut un nouveau maillot bleu. Mais l’essayage de son ancien maillot bleu ligné blanc se révéla désastreux. Il pendait lamentablement plus bas que mes maigres genoux…. Nous avons alors décidé que je porterais mon maillot habituel en attendant.
La semaine suivante, je me retrouvai au cœur d’une grappe de grandes filles quelque peu intimidées, agglutinées près de la sortie des cabines DAMES dans la piscine de la place du Jeu de Balle. Madame K. n’avait pas besoin de porte-voix. De sa voix désagréable, elle nous intima l’ordre de sauter une à une du plongeoir, de faire une longueur de brasse, de sortir de l’eau du côté de la petite profondeur et d’attendre là.

C’est quand ce fut mon tour et que je m’élançai sur le plongeoir qu’elle découvrit mon maillot : une petite culotte éponge rayée vert pomme et blanc. Madame K. a vu rouge ! Alors que pour moi, une fillette plate comme une planche, il était tout bonnement mon maillot une pièce habituel, pour elle il s’est soudain transformé en tenue diabolique : le monokini porté par l’insolente de la classe.

C’est sous une salve de paroles humiliantes que j’ai effectué ma première longueur au terme de laquelle j’ai été priée d’aller me rhabiller et de venir ensuite m’asseoir sur le bord pour le reste de la leçon. Madame K. m’avait prise en grippe pour six années consécutives !

C’est pourtant à son cours que j’ai commis en peu plus tard mon premier acte héroïque. Toujours terrorisée par les remarques désobligeantes que Madame K. ne manquait pas de m’asséner tout au long des exercices et par cette sensation diffuse que je pouvais perdre connaissance dans l’eau tant il faisait chaud, humide, et étouffant de chlore et que les distances à parcourir étaient longues, je m’arrangeais pour nager à quelques centimètres du bord. Pour passer inaperçue et pour pouvoir me rattraper au bord en cas de coup dur.
A ma trentième longueur, je prends mon élan du bord de la grande profondeur et lorsque je reprends mon souffle, j’aperçois au loin un monsieur qui boit la tasse du côté de la petite profondeur. A chaque brasse, je constate qu’il n’émerge pas vraiment et lorsque j’arrive enfin à sa hauteur, je ne vois plus qu’une main qui s’agite en quelques soubresauts désespérés. Sans hésitation, je lui tends la mienne. Il s’y agrippe tellement fort que je suis happée vers le fond. Mon instinct de survie m’a donné l’énergie de résister et d’accrocher ma main gauche au bord. Littéralement écartelée, je ne pense qu’à une chose, accrocher les mains de cet homme au bord plutôt qu’à moi car il me fait mal et m’emporte vers le fond… et surtout, surtout sortir au plus vite sa tête de l’eau. J’y parviens enfin. L’homme crache plein d’eau, tousse et reprend enfin plus ou moins son souffle. Quand il me semble hors de danger, je me hisse sur le bord, les jambes tremblantes pour appeler le maître-nageur et lui expliquer ce qui s’est passé.

Madame K. se met bien entendu à hurler qu’il est interdit de sortir de l’eau avant que je n’ai terminé mes quarante longueurs. Je ne l’écoute pas et cours tout droit vers le maître-nageur. Je lui demande d’aller vérifier que l’homme est vraiment tiré d’affaire. Madame K. me poursuit et dit au maître-nageur qu’elle me connaît bien, que je suis une insolente capable d’inventer les pires mensonges pour me faire remarquer. Le maître-nageur lui a cloué le bec en lui disant qu’il lui semblait impossible que je puisse me blesser de la sorte par insolence. C’est alors que j’ai découvert les griffures profondes et les hématomes, le sang coulait le long de mon bras droit….

Le maître-nageur a aidé l’homme à sortir de la piscine et je suis tranquillement retournée terminer mes longueurs. Madame K. était bouche-bée. Quand la fin de la leçon a sonné, l’homme m’attendait près du couloir d’entrée vers les cabines des dames. Il a pris mes deux petites mains dans les siennes, m’a regardée droit dans les yeux et m’a dit : « MERCI ! MERCI ! JE VOUS DOIS LA VIE ! MERCI ! ». Je me souviens encore de la gratitude qui illuminait son regard brillant et noir. Je me suis enfuie car j’étais gênée de ce contact si intense avec un inconnu.

Le plus rigolo, c’est que je suis la seule de la classe à avoir raté mon brevet de sauvetage. Je ne suis jamais parvenue à remorquer le grand mannequin de bois qui coulait toujours entre mes jambes au lieu de me suivre tranquillement quand je tentais de l’amener au bout de la longueur imposée dans l’épreuve. Mes compagnes de classe ne manquaient jamais de me rappeler que moi, je n’avais pas besoin de ce vulgaire bout de papier pour prouver que j’étais capable se sauver quelqu’un puisque j’avais sauvé un homme, un vrai et en chair et en os !

3 commentaires Répondre

  • clodomir Répondre

    Il y a des profs géniaux qui nous ont donné un élan pour toute notre vie ; hélas, il y a aussi des abrutis intégraux !

  • Jean N. Répondre

    Très joli récit. Il est des profs manquant totalement de psychologie qui vous dégoûtent de la matière qu’ils enseignent, dès la première leçon. Lorsqu’elle avait douze ans, lors de sa première leçon de natation, ma femme a été chipotée par le maître-nageur et n’est plus retournée à la piscine jusqu’à l’âge de 40 ans. Alors seulement, elle a appris à nager pour me faire plaisir et pouvoir m’accompagner sur mon petit voilier. Elle a alors nagé régulièrement avec plaisir jusqu’à 80 ans.

  • dominique Répondre

    Bonjour Madame,

    J’ai adoré votre texte qui sent bon le courage ....
    Moi aussi j’ai toujours été la plus petite de la classe mais contrairement à vous je n’ai jamais su faire des longueurs dans la piscine . Aujourd’hui encore(50 ans plus tard) j’ai peur de l’eau et ne sais pas nager après plusieurs essais....
    Peut-être est-ce dû aux méthodes assez agressives de mon premier maître nageur qui m’a poursuivie à travers la piscine pour me jeter dans la grande profondeur....
    Je n’ai jamais pu attraper le bâton qu’il me tendait et il a dû sauter dans l’eau pour venir me chercher. J’avais bien bu la tasse en attendant et cela m’a "vacciné" jusqu’à aujourd’hui contre le plaisir de nager....
    Félicitations pour votre acte courageux et merci pour ce beau texte.

    Dominique

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