La religion a certainement joué un rôle important dans ma vie puisque j’ai été élevée dans une famille catholique. Pratiquante de façon un peu douteuse, j’ai fréquenté les écoles catholiques mais je ne le regrette pas. La pratique du dimanche, de la confession annuelle étaient plutôt des corvées qui n’avaient rien à voir avec l’amour dont l’Evangile est porteur. Avec mon mari, catholique non seulement pratiquant mais militant pour une Eglise démocratique, j’ai fait un bout de chemin pour découvrir une certaine liberté, une lecture des textes évangéliques qui étaient, malgré l’école catholique, une découverte.
Je me suis baladée dans l’Eglise catholique mais je n’ai pas toujours aimé ce que j’y ai rencontré et petit à petit j’ai pris des distances. Il y a pour moi une différence majeure entre l’Eglise et la foi. Un de mes petits-fils me dit un jour : pourquoi nous sommes dans une école catholique alors que nous ne sommes pas croyants ? Je lui ai demandé s’il avait déjà tourné les pages d’une bible, ce qu’il n’avait pas fait. Je lui ai proposé de lire le texte des béatitudes et que nous en reparlions. Depuis lors il a lu la bible. Pour moi, l’Eglise est avant tout faite d’hommes et de femmes avec leurs défauts, leurs travers, leurs difficultés à appréhender le nouveau.

Quant à la hiérarchie je l’ai tout simplement en horreur. Je ne puis concevoir que ces vieux messieurs du haut de leurs pompes à Rome dictent au monde ce qu’il doit faire notamment dans sa vie privée. Si nous avons compris des valeurs de vie et d’amour, que nous y adhérons, l’Eglise hiérarchique n’a plus rien à nous dire. Il en a été ainsi de la contraception, de l’avortement, du Sida et l’Eglise a parfois tenu un langage à peine supportable. Elle s’est mise en travers de la théologie de la libération en Amérique latine, elle a crossé de grands penseurs et hommes d’action comme Dom Helder Camara, Pierre de Locht. On sentait dans les propos tenus la peur, une peur malsaine d’avoir un jour à rencontrer des hommes libres.

Nous avons pendant cinq ans mon mari et moi, encadré des jeunes qui se préparaient à leur profession de foi/confirmation. L’Abbé avec lequel nous oeuvrions avait inventé un tout nouveau système qui consistait à partir des week-ends avec le groupe d’enfants et surtout, de les faire réfléchir, de les laisser, encadrés par des jeunes proches de leur âge avec lesquels nous avions préparé le week-end tenant compte de leurs avis, de leurs projets, de leurs propositions. Il a fallu se battre pour obtenir de pouvoir appliquer ce système mais nous avons gagné et je puis dire que je ne regrette pas un moment d’y avoir consacré autant de temps. Tout passait par l’image, la discussion, le dessin, le jeu, l’expression corporelle, les veillées à la guitare et aux diapositives, etc. Nous étions loin de l’apprentissage des credo par cœur, des prières édifiantes au pied d’une croix. Et la rencontre d’enfants de dix ans avec des jeunes de 14-15 ans était prodigieuse. Nos enfants ont fait partie de ces équipes et cela les a marqués même s’ils ne se sont pas mariés à l’Eglise et que leurs propres enfants ne sont pas tous baptisés. Je me sens loin du jour où j’ai dû faire répéter le credo par mon petit-fils avec cette phrase redoutable : "je crois en l’Eglise, une sainte, catholique et apostolique". Il m’a dit doctement : "je crois en l’Eglise une, sainte, catholique et apolitique". Je ne pratique plus régulièrement mais cela ne m’empêche nullement d’aider la paroisse comme je le peux et de fréquenter le curé qui devient un ami. Il est avant tout un homme avec ses certitudes, ses questions et ses doutes et je sais où je place mes priorités.

Etre libre, notamment de penser, d’aimer, est une grande jouissance et j’ai mal souvent quand je vois des reportages sur les privations de liberté dans des pays gouvernés par des tyrans accrochés à leur pouvoir et à leur richesse qu’ils prennent aux dépens des pauvres. C’est aussi pourquoi je suis opposée aux nationalismes de toutes les sortes car ils sont toujours les signes évidents de l’égoïsme. Ne pas partager, ne rien laisser à l’autre. Le nationalisme va en général de pair avec la richesse, le pouvoir et nous pouvons le constater à notre porte, trop souvent aussi il donne la main à l’extrême droite. J’ai un jour vu à la télé des milliers de femmes tout de noir habillées sur une place en Iran et qui applaudissaient leur tyran sans peut-être savoir qu’il l’était. C’était monté de toutes pièces. J’aurais voulu faire un micro-trottoir pour leur demander ce qu’elles vivaient et faisaient là, quelle avait été leur liberté de choisir d’y être. J’ai parfois eu l’occasion de faire des animations auprès de jeunes et j’ai eu à cœur de faire voir aux enfants l’importance de la conscience de ce qu’ils font, de ce qu’ils ont. Et j’ai dû entreprendre une réflexion sur moi-même. Dans le travail que j’accomplis actuellement dans une bibliothèque scolaire, la façon dont je classe les documents est déjà l’aveu d’une pensée, d’une ma vue sur le monde, sur mes valeurs, sur mes jugements. Quand je vois qu’on classe le port du voile et sa critique dans la rubrique " femmes maltraitées ", je ne puis l’accepter ; il est des femmes qui portent le voile en toute liberté.

J’ai fait la connaissance malgré moi de la prison de St. Gilles où j’ai été voir une de mes connaissances. Je crois avoir touché le fond quand au douzième jour de son arrestation on refusait encore de lui donner le linge de corps parfaitement réglementaire que j’avais apporté. J’étais complètement matraquée par les processus utilisés pour maintenir en homme en état de servilité. La sanction doit s’appliquer dans la vie quand quelqu’un a déraillé mais il est important pour l’avenir qu’elle soit vraie, raisonnée, positive. J’ai vu appliquer des sanctions stupides, sans apport aux personnes, sans satisfaction pour la victime et finalement négatives. Tout ou à peu près, revient à l’amour et au respect de l’homme, à l’autre qui doit avoir une place dans nos vies. Le " carsher " sert à nettoyer, pas à se débarrasser des hommes qu’on juge encombrants.<br

Mais je sais aussi qu’il me faudra dans un monde multiculturel m’intéresser aux autres religions sans a priori même si je ne comprends pas toujours certains codes d’honneur, certaines sanctions qui nous semblent extravagantes et peu respectueuses de la vie. Je crois aussi que d’un point de vue éthique, nous avons quelque chose à dire sur le manque de respect d’une certaine presse qui porte en elle toute la violence du monde et qui la banalise. Quoi de plus terrible que les photos de cette lapidation d’une femme que Paris-Match se plaisait à publier, que le récit du calvaire de ce petit garçon de 17 mois tué par le compagnon de sa mère ; pourquoi n’observe-t-on pas le huis clos ? J’ai dû, à deux reprises récemment, prêter main forte à des messieurs âgés perdus en pleine rue dans leur maladie d’Alzheimer et terrorisés par l’incompréhension de leur interlocuteur. Le monde ne nous attendra pas, il est en marche et impitoyable, je n’apprendrai qu’en rencontrant les autres, qu’en prêtant mon bras aux plus chancelants aussi longtemps que je serai moi-même debout sur mes deux pieds.