Nous sommes en novembre 1925. J’ai environ 5 ans et demi. Je vais à l’Institut des Sœurs de la Providence. J’aime l’école et les enseignantes habillées de noir et blanc selon la coutume de l’ordre.

Nous attendons toutes avec fièvre la venue de Saint-Nicolas. Je raconte à mes camarades de classe incrédules que le grand Saint est déjà passé plusieurs fois chez moi. En effet parfois à mon réveil j’ai la surprise de voir à côté de mes pantoufles quelques sucreries inconnues dans les magasins où j’accompagne parfois Maman. « Tu vois », me dit-elle, « c’est bien une fabrication spéciale que le grand Saint apporte. » Comment ne pas le croire surtout quand c’est Maman qui le dit.
Bref la Saint-Nicolas approche et la fièvre de l’attente aussi. Que vais-je recevoir ?

Sœur Denise nous annonce son arrivée. Dans l’école il y a une petit salle de théâtre avec une scène surplombée d’un rideau de velours rouge. Au-dessus de la scène trône un écusson avec écrit en lettres d’or « Dieu-Patrie ». La scène est petite avec, en son centre, un escalier de quelques marches. C’est là qu’en retrait le fauteuil du grand Saint sera installé.

Le grand jour arrive. Dans la salle, les classes sont groupées par année. Le rideau est levé. Saint-Nicolas est au centre avec, à ses côtés, deux fillettes avec ailes blanches les bras en croix sur la poitrine. Un honneur réservé aux plus sages !

A sa droite, un très grand panier en osier avec les cadeaux. Près du panier, une religieuse : elle tient en main une liste avec le nom des élèves et probablement à côté le commentaire à faire pour chaque personnalité qu’elle souffle discrètement à l’oreille du grand Saint !

Passent en premier les plus petits. L’attente est longue. Enfin vient notre tour. Mon nom est appelé. Je monte le petit escalier, je fais la révérence. De la main, il me fait signe de m’approcher : il me dit en me grondant que je suis une grande bavarde et qu’à l’avenir, il faudra que je me surveille. Je dis oui, je promets puis je reçois mon cadeau des mains de la religieuse. Tremblement et stupeur : l’objet est enroulé, c’est de la feutrine rouge que la religieuse déroule et attache à mon cou avec des lacets cousus aux extrémités de la chose et c’est … une grand langue pointue qui me descend jusqu’au milieu du ventre !
Je suis plantée sur cette scène devant toutes les classes rassemblées. Je suis la risée. Je baisse les yeux. Je regarde cette pointe rouge : c’est comme un poignard qui me transperce. Chose curieuse, je ne subis pas l’humiliation tant ma déception est grande. Je ne pleure pas et je redescends l’escalier. A la suivante. Je n’entends plus rien, j’ai envie de fuir.

Tout le chemin du retour, je pense à la maison : que va dire Papa ?
Lorsque je rentre, Maman demande : « alors, qu’est-ce que Saint-Nicolas a apporté à l’école ? » Péniblement je sors l’objet et j’explique la scène. Que va dire Papa ?
« Papa ne saura rien », répond Maman. Et joignant le geste à la parole, elle ouvre aussitôt le couvercle de la cuisinière et y jette le cadeau empoisonné qui disparaît sans laisser de traces !
Sauf dans ma mémoire.
Puis Maman se met à chanter – j’aime quand elle chante – elle a une jolie voix. C’est une chanson pleine d’à-propos. J’en ai retenu une partie :

Pourquoi Dieu nous met-il sur terre une langue et des yeux ?
Ce que je vois, je le raconte
Qu’y a-t-il de mal à cela ?
Du mal, aller donc
C’est un conte
J’aime à parler et voilà

Le langage pourtant semble indispensable pour qu’une conscience existe.