Nous sommes en 1951, j’ai cinq ans et demi, ma famille vient d’arriver à Stockel et mon rêve va enfin se réaliser : je vais pouvoir aller à l’école. Sœur Bernardine (Je trouve cela un drôle de nom, mais il y en aura d’autres !), la directrice, a pris mon inscription dans le parloir et le lendemain, je suis la "petite nouvelle" au jardin d’enfants, chez Sœur Anatolie. Elle est toute petite, très gentille, très douce mais quand on colorie, on ne peut pas dépasser les limites du dessin. Il y a des garçons et des filles dans la classe.
En septembre, c’est l’entrée en 1ère année. On est avec la 2ème année : c’est la classe du 1er degré, il n’y a plus que des filles. On reçoit une ardoise, une "touche" pour y écrire, des cahiers, un à "3 lignes", un avec des carreaux. Pour le moment, on écrit au crayon. Plus tard, on pourra employer un porte-plume avec une "plume Ballon" qu’on trempera dans l’encrier de notre banc. Sœur Léoncia le remplira régulièrement. C’est bien sûr elle qui nous apprendra à lire, à écrire, à calculer. Au dessus du tableau noir, des phrases, avec illustrations en brun et blanc, telles que "papa a une pipe" et "dip a volé le vélo de rené" (Dip est un singe qui roule donc à vélo) nous apprendront les rudiments de la lecture. Des rectangles pleins de points blancs comme des dominos nous aideront à calculer.
On a aussi un cours de catéchisme avec ses questions et ses réponses à apprendre par cœur. Cette année, on ne prend que celles marquées d’un "1", celles précédées de 2 à 6 seront pour les classes suivantes. Il paraît que quand on prie les yeux fermés, on est au ciel. J’entrouvre de temps en temps un œil pour vérifier. Je ne vois rien d’autre que le carrelage noir et blanc de la classe. Bizarre…
Le plus difficile en 1ère année ? C’est d’apprendre à tricoter, non avec de la laine bien souple, mais avec du coton qui ne glisse absolument pas sur les aiguilles auxquelles nos petites mains sont cramponnées. Réaliser un gant de toilette tient du prodige.
Broder est beaucoup plus amusant. On apprend le point avant et le point de tige pour commencer. C’est très gai. Cependant, il y a un problème : les grandes de 2ème année doivent nous superviser. Mais elles trouvent cela tellement gai elles-mêmes qu’elles font presque tout le travail à notre place. Qu’à cela ne tienne : l’année prochaine, ce sera nous les grandes et on prendra notre revanche !
Il est temps d’aller prendre une bonne récréation. La cour est grande, on va bien s’amuser. On va d’abord chercher le lait que nous distribue Sœur Elma. En 1ère, on adore les rondes , "Dans un bocage" ou "Le fermier dans son pré" ou encore "Pomme d’or, pomme d’argent" déformé par des générations d’élèves en "Pon pon ladargent". On aime aussi la corde à danser et le "bèbè", mot d’origine inconnue employé pour "marelle".
La fin de la récréation s’annonce par la cloche agitée avec une force herculéenne par Sœur (pardon Zuster, car il y a la section française et aussi la section flamande) Juvenalis chez qui on ira d’ailleurs pendant toutes nos primaires faire dévisser les couvercles d’encriers au bout desquels personne d’autre ne vient à bout. On se met en rang et, de temps et temps, avec toute l’école, on apprend à marcher en rythme, en faisant le tour de la cour aux sons d’une musique militaire.
Et puis, nous retrouvons notre classe et nos vieux bancs en bois sans nous brûler au grand feu à charbon, sans accrocher la sacro-sainte estrade sur laquelle on ne peut absolument pas marcher (ça griffe le vernis) même si deux élèves de 2ème année (encore les grandes…) ont un jour osé y monter pour faire quelques gribouillis au tableau. C’était suffisamment grave pour que je m’en souvienne. Je sais encore très bien qui l’a fait, mais ça, je ne vous le dirai pas. Ce n’est pas beau de rapporter !