Enfant, adolescente, je vivais dans une chambre en désordre. Aujourd’hui, je dispose de tout un appartement. J’avais pourtant décidé lors de mon dernier déménagement, que cette fois-ci , ça y était, que c’était bien fini, que j’allais me débarrasser de tout mon brol, faire un nettoyage par le vide, jeter, jeter, jeter et vivre autrement. En ascète, dans l’austérité et le dépouillement. Vivre comme un moine, avec le nécessaire. Assez des livres que je ne dévorerai plus jamais, des bibelots inutiles qui prennent la poussière, trop de disques, parfois en double, trop de cassettes vidéo qui attendent d’être visionnées !
Stop. D’abord, classement vertical et on n’achète plus rien. D’ailleurs, je mourrai avant d’avoir pris connaissance des bouquins qui me restent à lire. Et quant à mon maquillage, j’ai du vernis à ongles pour dix ans et du rouge à lèvres jusqu’à ma mise au tombeau.
Il y a des périodes comme ça, où l’on prend de grandes décisions.
Seulement voilà, en fait de moine, je suis une moinesse contemplative et je n’aime pas me débarrasser de mes affaires.
Cela s’est bien passé au début. Vêtements, outils, ustensiles, papiers furent serrés dans les armoires, tiroirs ou placards idoines. Pas comme il faut, bien sûr, cela prendrait trop de temps. D’ailleurs, dans ce rangement-là, quantité de sacs en plastique au contenu très ancien et éclectique attendent d’une oreille obligeante la permission de raconter leur vie.
Et puis, au fur et à mesure des usages pour l’utile et l’agréable, les objets furent abandonnés sur place. D’abord, sur les meubles ; dressoirs, fauteuils, tables ; ensuite à terre.
Je vis sur un terrain accidenté. Mes affaires croûtonnent et prennent racine. Au fil des mois, une pléthore prolifique de fardes, de journaux, de factures rampent sur le sol.
Quelquefois, je fais des tas, d’une composition saugrenue, souvent fragiles à la base et qui s’écroulent sous mes doigts impatients lors de recherches hâtives.
A certains endroits, mon désordre forme un bouchon. Une embuscade de tee-shirts, de chemisiers, de pulls m’empêche d’ouvrir béante la porte du placard de ma chambre à coucher.
Mon espace de moinesse devrait être sacré et non saccagé. Moutons, minous, poussières s’enchâssent dans le tapis, dans le bois, sur ce qui traîne.
Souvent je ne m’y retrouve plus. C’est le chaos. Du grec Khaos : immensité de l’espace. Mais oui, le désordre est une grande réserve à vue. Cela ressemble à une mare où grouille la vie. Mon esprit plane, survole et s’arrête sur un objet attendant juste à ce moment-là d’être pris et considéré. Cela développe la créativité. Non, mon appartement n’a pas l’air dévasté.
Mais persévérante, obstinée dans le désordre, celui-ci est malheureusement en progression constante. Cela finit par polluer la vue et quelquefois mes nerfs. Je concède alors qu’avec de l’ordre, la vie serait plus facile. Plus d’harmonie, plus d’esthétique, plus de structure. Oui, mais je n’ai pas envie de tourner en rond dans un appartement endimanché. Allons, ma fille, de la discipline, insinue-toi dans ton désordre. Oui, mais l’ordre est statique. Par contre, dans le désordre on est toujours obligés de s’inventer de nouveaux repères et de se remettre en question parce que le chaos est déroutant, inconfortable.
J’hésite. Il se passe quelque chose d’occulte, de non révélé. Agir ou ne pas agir ?
Penser à mettre de l’ordre devient alors une fixation, une cristallisation. Evidemment, sans passer à l’action, mon cerveau sature. Je reste là à songer creux, contemplative encore une fois. Oh là là ! Compartimenter, démêler, isoler… Je suis lasse, normal, je l’ai déjà fait vingt fois dans ma tête.
Et puis, zut. Je commencerai demain en même temps que mon régime.
Quoi ? mais oui, madame, je suis comme ça et après tout je suis chez moi !