Annevoie. Le lent compte à rebours de la vente de notre gîte tant aimé a commencé !
Après avoir trié le grenier durant deux matinées de pluie, le voici presque vide. Nous allons devoir garder, donner, vendre ou jeter...Commençons par sélectionner les jouets .Inutile de conserver des joujoux cassés, des puzzles incomplets, des poupées ou des petits soldats mutilés. Mais il en reste beaucoup ! Chacun d’eux me rappelle l’enfance de mes petits aujourd’hui devenus adultes. N’ayant à l’époque ni télévision, ni magnétoscope, nos quatre diables, éreintés par une journée passée dans les champs et les bois, s’attablaient pour s’affronter au Cluedo, aux jeux de l’Oie, des Familles, au Nain jaune et même à l’abominable Monopoly. Pendant les nombreuses journées grises, les garçons encore petits manipulaient les légos, de petites autos sur un circuit en plastique, tous les animaux d’une ferme gardés par quelques Indiens en carton-pâte.

Dans le coin d’un débarras sans fenêtre baptisé « chambre aux pommes », je retrouve deux fusils, des vrais, toujours pas remis à la police, ainsi que le très beau sabre d’officier de Bon-Papa Lucien. Aussitôt un souvenir me remonte à l’esprit. Nous venions de passer une journée en famille à Verdun .Le lendemain, sous les yeux ahuris de la cousine Lulu, Yves, Eric et Nicolas jouaient avec ces armes .Comme remparts, ils avaient retourné les chaises de la salle à manger de style Louis XV liégeois ! « Mon Dieu, s’écria la cousine, les chaises de ta belle-mère ! » Nos garçons se tiraient dessus et jouaient Verdun !

Des cartons ouverts gisent épars à mes pieds. Je m’agenouille, je sélectionne, je range et je pense... Petits, Caroline, Cécile et Martin, les aînés de mes petits-enfants, ont ouvert ces boîtes et nous avons joué avec eux. Hélas ! Les jeux électroniques, les cassettes et les DVD ont balayé toute une époque bien conviviale. Je remets quelques coffrets étiquetés bien en place sur les rayons qui se vident. Allons, au diable la nostalgie ! Il faut aller vers l’avant, je désire être une grand-mère de son temps. Aussi, cet été, Martin m’a initiée à la Playstation et, ma foi, c’est assez gai. Mes connaissances y sont toujours mais c’est la rapidité qui semble perdue. Il me bat à chaque partie, néanmoins je suis contente de suivre le mouvement.

Les livres également posent un gros problème, les Lucky Luke mis à part. Couvertures recollées, pages agrafées, ils restent une valeur sûre. Ils obtiennent encore un franc succès, même chez les adultes. (Il en est un qui se reconnaîtra !).
Les livrets-découvertes ont beaucoup servi. En promenade, nous observions les plantes et les fleurs sauvages ainsi que les petits animaux sous les pierres ou dans les mares .Depuis qu’Internet a fait son apparition et est à la portée de tous, ces albums sont dépassés mais restent pour moi riches de tellement de souvenirs.

D’autres témoins d’un passé lointain ou proche m’attendent aussi là-haut. Voici des ustensiles de cuisine utilisés par la maman de Jacques : pêle-mêle, une petite cruche à lait avec couvercle en aluminium, un pilon en bois, que ma fille Anne se propose de transformer en porte-bracelets, un tire-lait, un cruchon en grès qui, rempli d’eau bouillante servait de bouillotte pendant la guerre, deux garnitures de lavabo plus vases de nuit assortis, des piles d’assiettes datant du mariage de la grand-mère, des œufs de Pâques en carton, des décorations d’arbres de Noël, des vieux cadres, une lampe à pétrole, et encore, et encore, et encore...

En soulevant un drap de lit, je retrouve le berceau où se sont endormis trois générations de bébés. La couche est en osier, le matelas est rempli de balle d’avoine. Tout contre, le petit lit en bois peint en jaune qui a connu les mêmes enfants.
Mon esprit s’égare. Il faut vider, jeter, donner... Mon mari éprouve beaucoup de peine devant cette petite mort lente.

La manne à chapeaux, je la garde. Inventaire rapide : nos six casquettes en jeans pour les premières vacances au mont Ventoux, les deux perruques de ma maman, trois toques en fourrure, un képi de la marine belge, un bonnet de la gendarmerie, le chapeau de paille de Maman et le mien, le tout couronné par le chapeau mexicain de Luc

Dans le coin le plus sombre et le plus poussiéreux, deux caisses trop lourdes à soulever. Elles sont remplies de « Patriote illustré » des années trente, des revues « L’Illustration » bien reliées, un album sur la Reine Astrid, un atlas allemand datant de 1906.
Mon mari n’a qu’un mot à la bouche : garder le patrimoine. Toujours ses fameuses racines. Mon pragmatisme flamand, lui, me dit : élimine. Encore quelques beaux mois en perspective !

Ce 24 août, 9 heures du matin. Le ciel est sombre mais il ne pleut pas. Deux élagueurs sont devant la grille, casques et outils à la main. Ils viennent abattre notre deuxième bouleau, 35 ans d’âge et 15 mètres de haut. (Le premier était tombé sur la clôture du voisin lors d’une tempête au mois de janvier dernier). Malade depuis 2 ans, il avait perdu de sa superbe, mais j’aimais toujours m’asseoir et lire sous son ombre déjà filtrante. D’un coup d’œil le bûcheron évalue le travail et grimpe. La tronçonneuse hurle. Une à une les branches tombent. Habilement, l’homme-singe arrive presque au sommet. Le tronc s’abat dans un grand fracas. C’est fini. Il ne reste plus qu’à débiter le bois en rondins de 40 cm, à le faire sécher pendant 2 ans avant qu’il puisse réchauffer une famille. Un deuil de plus. Je me sens bien triste. Mon ami gît par terre. Je laisse couler entre mes doigts quelques beaux copeaux blancs, je caresse l’écorce argentée. Il y a 36 ans, à cette même date, un autre jeune bouleau de 7 ans à la peau lisse et blanche s’étendait chez nous sans bruit.