Mercredi. J’ai été chercher Thibault à l’école. Il est content, il va pouvoir jouer toute l’après-midi avec Mamylène.
Dès qu’il a enlevé son anorak, il saisit le tabouret de ses petites mains de trois ans, l’installe devant la commode et ouvre le tiroir aux outils. C’est un rituel immuable : il sort les outils un à un et les dépose dans une boîte en carton réservée à cet usage exclusif. Sa jouissance s’exprime dans le filet de salive qui s’écoule sur son pull. Il les nomme tous en s’assurant de leur nom dans mon regard. C’est une scie, c’est un tournevis, c’est un niveau. D’où lui vient cette passion pour les outils ? Mystère.
Pendant un très long moment, nous allons scier de menues planchettes, coller, visser, forer, fixer une roue ... Une petite brouette prendra forme et ce soir il retournera chez papa et maman avec son œuvre.
Dans mon petit séjour, au milieu des copeaux et des vis, nous aurons tous deux vécu un moment de bonheur. Il aura découvert un savoir et c’est moi, sa grand-mère, qui le lui aurai transmis.

Je me rappelle que, toute petite, je suivais mon grand-papa au jardin. Il semait du cerfeuil ou greffait du lilas avec moi. Je me souviens du geste précis avec lequel il entaillait l’écorce de l’arbuste pour y introduire un écusson prélevé sur un beau lilas double. Mine de rien, il faisait passer son savoir et maintenant encore, quand je travaille au jardin, il est toujours là auprès de moi, la moustache en bataille et le crâne luisant

Joie intense de faire passer son savoir. Ma vie bientôt s’achève. Quel étonnement d’éprouver encore de pareilles joies. Le passé se mêle au présent. Thibault, mon Thibault chéri renforce en moi le goût de la vie.