Un sueño, un rêve.

Moment d’émerveillement lorsque la terre, la pacha mama, la maman terre, se tourne lentement pour présenter au soleil paix et guerres, ententes et déchirements, naissances et deuils, amours et haines. Les grands eucalyptus silhouettent le bas du paysage. Les coqs s’interpellent. Entre quelques sombres masses nuageuses le ciel s’éclaircit et la crête des arbres se colore d’une frange de braises incandescentes. Quelques lumières citadines civilisent l’horizon.

Il y a huit jours, dans l’avion de la Lloyd Boliviana, entre Madrid et Santa-Cruz de la Sierra, une cinquantaine de boliviens se faisait refouler d’Espagne alors que le visa n’est pas encore de mise.

Quarantième année que je franchis l’Atlantique vers cette amérindienité : dictatures, démocraties en devenir, labeurs et peines, un monde dans l’enfantement...Depuis une vingtaine d’années, retour de l’Histoire, le flux migratoire s’est inversé. Qui ne connaît ces équatoriennes, ces boliviennes qui nettoient nos maisons, soignent nos parents, gardent nos petits ? Leurs économies soutiennent leurs familles restées au pays, permettent à leurs enfants de poursuivre leur scolarité. Parfois, en couple, ils réussissent leur intégration chez nous et plus encore celle de leurs enfants.

Enfin courageuse, la classe populaire ose voter pour ses propres leaders : Lula au Brésil ; Chavez au Venezuela ; Evo Morales en Bolivie ; Correa, dont l’épouse est belge, en Equateur...A une décennie de capitalisation succède une profonde attention pour le social. Rien n’est gagné : les affrontements entre les deux clans restent réels.

Par le canal de ses ambassades, la Belgique a longtemps conseillé ces gouvernements : sécurité sociale, enseignement, bourses d’études, projets de développement rural...Ici à Cochabamba en Bolivie, la clinica belga est reputée pour les opérations du coeur.

Ecuador, ma soeur y vit depuis plus de trente ans et s’y épanouit comme puéricultrice ; Bolivia, il y a seize ans j’y ai épousé l’élue de ma vie. Et pourtant, je me sens mortifié. Fin 2006, la Belgique, tournant le dos à l’à-venir, ferme ses ambassades à Quito (Equateur) et à La Paz (Bolivie). L’une était en place depuis soixante ans, l’autre depuis un quart de siècle. Les belges de l’étranger peuvent enfin voter. Pour ceux et celles de ces deux pays, il faudra passer par l’ambassade à Lima (Pérou).

Allons, les nuages sombres s’effilochent. Le soleil luit, participant à l’été austral, faisant mûrir figues, mangues, papayes et autres fruits de la passion. J’ai amené de ma terre du Condroz trois bouts de branche de saule pleureur. Ils sont en terre depuis cinq jours et déjà bourgeonnent, témoignage de l’extrême vitalité de ce continent.

Dans ma réflexion, le livre « Escribir es vivir » « Ecrire c’est vivre » de José Luis Sampedro, auteur espagnol né en 1917 me soutient : « Le temps n’est pas de l’argent, le temps c’est vivre ». Et une fois encore Isabel Allende nous le démontre en revenant à ses sources : « Inés del alma mía », fresque de la conquête du Chili : « Un jour il y aura une nouvelle race sur ces terres, mélange de nous et des indiens, ...Alors il y aura paix et prospérité...mais je mourrai avant que ce rêve ne s’accomplisse, parce que nous sommes à la fin de 1580 et les indiens nous haïssent encore ».