Ce texte fait partie du feuilleton de Suzanne Lire l’ensemble

J’avais lié plus ou moins connaissance avec mon futur mari, qui travaillait, plutôt en dilettante d’après ses collègues, au service “machines comptables” de National Cash Registers. Je suppose que c’était lors des pauses-café. Lorsque la firme, toujours aussi “américaine” organisa son bal annuel pour le personnel, je lui proposai de m’y accompagner. Je l’ai vu à travers des verres de conte de fée et le fait que ma soeur soit fiancée n’était pas étranger non plus à ma décision de le pousser à me proposer le mariage. Je pense qu’au lieu d’épouser un homme qui ressemblait à mon père (dont je pensais à l’époque stupidement qu’il n’était qu’un bête ouvrier sans éducation), j’ai épousé un homme qui ressemblait à mon Parrain, employé ayant bien réussi sa carrière, très cultivé et ne sachant rien faire de ses dix doigts. Je manquais évidemment de la plus élémentaire jugeote. Nous allions manger des spaghettis au Globe, derrière la Monnaie (tout le monde allait là, c’était nouveau et pas cher mais ça n’existe plus) et puis nous allions danser le twist à la Frégate, rue Neuve (ça n’existe plus non plus bien sûr).

Vint le jour de mon mariage. J’étais allée la veille chez le coiffeur de ma mère qui était un vieux monsieur qui ne faisait que des permanentes frisottées. J’étais arrivée avec une photo de Jackie Kennedy et avait demandé la même coiffure. Il avait eu l’air très dubitatif et après m’avoir mis des bigoudis minuscules, m’avait coiffée de la même façon que toutes ses clientes. Résultat : j’ai payé en me jurant qu’il ne me verrait plus jamais, je suis rentrée à la maison, me suis relavé les cheveux et mis des gros bigoudis en métal entouré de crin, fixés avec de longues pointes , et je les ai gardés toute la nuit. Je n’ai pas beaucoup dormi. Ma coiffure le lendemain était quand même un peu plus “up to date”. Je me suis habillée et puis j’ai fixé dans mes cheveux le serre-cheveux décoré de fausses fleurs d’oranger qui tenait mon voile. On peut dire qu’en fait de serrer, il serrait. Je n’avais qu’une envie, c’était de l’arracher. Après la maison communale, les photos et la messe, nous sommes allés au restaurant et j’ai pu enfin l’enlever. Comme quoi les plus belles journées sont gâtées par des futilités.

Car ce fut une belle journée. Mon jour de gloire en quelque sorte. Même aujourd’hui je retrouve cet air glorieux chez les jeunes mariées, même si la plupart du temps elle ont déjà vécu avec leur futur époux. Mais je le vois surtout chez les jeunes marocaines qui viennent poser pour des photos devant le pavillon chinois et à voir en Turquie le nombre de magasins qui vendent des robes de mariées tarabiscotées et fanfreluchées, je pense que ça doit être leur seul jour de gloire, sauf peut-être le jour où elles produisent un fils. Il n’y a pas un monde de différences entre elles et moi. Moi non plus je ne sortais jamais sans un foulard ou un chapeau et moi aussi j’ai dû promettre obéissance à mon mari devant l’officier de l’état civil. Il y a juste cinquante ans !

Il faisait très beau, j’étais en satin blanc, ma soeur en satin rose, ma belle-mère dans une ravissante robe en faille et ma mère dans le même tailleur qu’elle avait déjà mis au mariage de ma soeur. Liliane était là aussi, extrêmement enceinte (elle a d’ailleurs accouché d’Eric le lendemain !)

Je ne me souviens plus du repas mais je me souviens très bien du retour. Nous étions revenus du restaurant en taxi, je suppose, et je vois encore la tête des gens dans la galerie du Centre Rogier pendant que les jeunes mariés regagnaient leur appartement au 14, Passage International, juste à côté du Théâtre National !

Le lendemain de mon mariage je fis la première des choses idiotes que je ferais tout au long de trente années de mariage. Je me levai la première, sans déranger mon mari, et voulu m’occuper du petit déjeuner. Malheureusement, absolument personne ne s’était occupé de provisions. Nous partions le soir en voyage de noces en Suisse et je suppose que tout le monde a cru que nous vivrions d’amour et d’eau fraîche jusque là. Mais moi je voulais préparer le petit déjeuner ! Je m’habillais donc et sortis. On était évidemment dimanche et si je trouvai assez facilement une boulangerie avenue du Boulevard, ça ne me donnait ni café, ni beurre, ni sucre, ni confiture. Je remontai tout le Botanique pour trouver un magasin ouvert dans le fin fond de Saint-Josse. Maintenant je me dis que j’aurais dû me conduire comme n’importe quelle jeune mariée affamée, geindre et attendre que mon mari s’occupe de la situation. Mais non, je me suis occupée de tout et j’ai continué pendant trente ans, d’abord avec un enthousiasme débile et puis avec de plus en plus de rancoeur. Le seul qui n’ait jamais rien compris, c’était lui, bien sûr. Ou il faisait semblant, même envers lui-même, de ne rien comprendre, pour avoir la paix. Cette situation était d’autant plus stupide que, surtout au début de mon mariage, il était le chef de famille et que, même si c’était moi qui achetait une machine à laver à crédit, il fallait qu’il vienne en personne signer le contrat. Bien plus tard, pour l’achat d’une voiture par exemple, nous devions signer tous les deux. Mais cette évolution a pris beaucoup de temps. Je devais donc jouer une perpétuelle comédie pour que les gens ne se rendent pas compte que tout reposait sur moi, j’aurais eu l’air d’une harpie et lui d’un imbécile. J’aimais autant ne pas avoir l’air d’être la femme d’un imbécile.

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