Comment vous dire ?
Comment vous dire ? Quels mots choisir pour que vous compreniez la formidable passion qui m’habite ? Pour que vous en saisissiez toute l’étendue ? Ô, cela n’a pas été un coup de foudre...

Cet amour s’est installé, au contraire, tout doucement presque mine de rien, en catimini. Comment vous faire partager cet emballement, cette urgence qui fait partie de moi ? Comment vous décrire de quelle façon cela s’est enraciné au coeur de moi ? Par où commencer ? Justement, parlons donc du commencement.

Le milieu d’où je viens est un milieu très modeste. Ma famille n’est pas une famille aisée. Comme la majorité des familles québécoises de l’après-guerre, elle trime dur pour survivre. Rien n’est gagné d’avance. Et, comme dans plusieurs foyers modestes, le degré d’instruction n’est pas très élevé. Mais, il n’est pas complètement absent. Mon père et ma mère ont terminé chacun leur neuvième année, enfin, je crois... Le premier a ensuite commencé à gagner sa vie et ma mère, tout en aidant à la maison, a fait des ménages pour contribuer au mieux-être de sa famille. Quand ils ont fondé leur propre noyau familial, ils ont travaillé fort faisant le plus souvent du neuf avec du vieux. Mon père, comprenant bien vite qu’à cette époque, il fallait parler anglais pour réussir, a appris à parler cette seconde langue pour s’en faire un atout. Il a ainsi trouvé rapidement un emploi de vendeur itinérant. Il a, dès lors, sillonné tout le Québec et davantage...
Ce que je retiens, cela très jeune, c’est son acharnement à toujours vouloir se perfectionner. Il parlait bien anglais mais l’écrivait avec difficulté et je le revois le dimanche après-midi rédigeant son rapport en compulsant souvent son gros dictionnaire Collins’s...

Tout peut s’acquérir à force de volonté, de détermination et de persévérance...

Quel bel exemple ! Et, combien de fois ai-je entendu :

« L’instruction sera votre seul héritage ! »

Me reviennent en mémoire ma première année doublée et mes piètres performances en français. Vingt-huit pour cent, quel désastre ! Jamais, en ce temps-là, je n’aurais pu croire... Et puis, cela arrive tout doucement... Un jour, sans doute pour tromper mon ennui ou peut-être même par obligation, je ne sais, un livre tombe entre mes mains. Quel jour béni ! Je m’engage dans cette lecture sans savoir que cela va me conduire bien au-delà de mon ennui, plus loin encore qu’une obligation, vers des terres encore inconnues que je ne me lasserai jamais d’explorer et sans savoir non plus que même des paysages connus me révéleront des facettes que mon premier regard a délaissé.
Oui, j’apprends ce jour-là le plaisir de lire qui va bien plus loin que l’histoire car il permet à une petite fille bien sédentaire de faire mille voyages... car il rend possible à une fillette boulotte et pataude mille vies parallèles... car il accorde à une petite fille timide et gênée mille rencontres autant avec le plus misérable gueux qu’avec le plus grand monarque... car il autorise à une petite nulle en sports mille aventures par procuration... C’est là une facette, la première facette...
Un autre aspect, aussi réel, bien que le procédé en soit moins palpable fait que mes notes amorcent une remontée qui n’est pas spectaculaire mais très régulière qui me surprend et ravit mes professeurs et mes parents. Mais, pour moi, là ne réside pas le plus important.

Le plus important, c’est le plaisir, c’est le ravissement...

On dit bien qu’une image vaut mille mots. Mais il y a aussi des mots qui font naître mille images... Sous les mots, je découvre mille images qui me font sourire, qui me font rire à gorge déployée, qui me pincent le coeur, qui me coupent le souffle d’épouvante, qui me font grincer des dents, serrer les mâchoires ou qui m’arrachent les larmes.
S’il y a des images sous les mots, il y a aussi des sons, des mélodies... des petits airs tout simples mais aussi parfois de grandes symphonies qui se déploient dans ma salle de concert intérieure. Le plaisir engendré à la lecture de ces histoires, de ces mots-images, de ces mots-chansons fait bientôt naître un immense désir.

Je veux, un jour, être à l’origine d’une telle passion chez quelqu’un d’autre. Quel beau geste, quel bel acte d’amour que celui de l’écrivain qui dans son travail est à la fois la parturiente, la femme enceinte couvant son texte en gestation, la sage-femme qui procède à l’accouchement sur fond de pages blanches, le bébé lui-même, fruit de ses propres entrailles... mais aussi, ultérieurement, l’amant ou l’amante qui saura redonner le plaisir à son lecteur.