En 1967, j’ai presque 18 ans. Je ne connais pas grand-chose de la sexualité, mes parents ne m’en ont jamais parlé.

Un soir, je suis invitée à une « Surprise-Party » avec une bande de copains et copines. Pendant la soirée, la musique marche fort, je bois beaucoup de Martini. Je n’ai pas l’habitude de boire car pour mes parents, une jeune fille « bien » ne doit pas boire d’alcool.
Un jeune homme m’embrasse et m’emmène dans une chambre. Je n’ai pas de souvenir précis de ce qui s’est passé. Je ne connais pas ce garçon et je ne le reverrai plus jamais.

Un mois plus tard, je suis inquiète, je crois être enceinte. J’ai besoin de tout mon courage pour en parler à ma mère. Elle ne croit pas ce que je lui raconte. Elle me dit qu’il est impossible de tomber enceinte après une seule rencontre sexuelle. Elle se préoccupe surtout de ce que les voisins vont penser. Puis, très en colère, ma mère me dit : « Tu pars de la maison, débrouilles-toi et ne reviens pas ici tant que tu es enceinte ! »

A ce moment-là, je suis terrifiée. Je suis paniquée de ne pas savoir où aller. Je n’ai pas d’argent. Je me sens totalement abandonnée face à une situation impossible à gérer toute seule. Je me confie à une amie qui vient de se marier. Elle connait un médecin qui pratique des avortements. L’avortement est interdit par la loi, c’est pourquoi le médecin m’oblige à promettre de n’en parler à personne.
Mon amie me ramène ensuite chez elle et je loge dans son garage.

Quelques jours plus tard, j’ai très mal au ventre et j’ai beaucoup de fièvre. Je me sens vraiment très mal. Mon amie a peur, elle appelle une ambulance. A la clinique, les infirmières sont des religieuses, pas des « bonnes » Sœurs. Elles me harcèlent pour que je leur explique ce que j’ai fait ; elles veulent savoir qui m’a aidé. Malgré les fortes douleurs, je réussis à ne rien dire. Pour arrêter l’infection, je subis un curetage en salle d’opération. Ensuite, je reste dans une chambre, seule, sans aucune visite. Je ne reverrai plus jamais cette amie.

Après quelques jours à l’hôpital, mon père vient me chercher et me ramène à la maison. Pour mes parents, c’est comme s’il ne s’était rien passé, l’histoire est close. Aucun des deux n’en reparle. Ce silence me soulage : il me permet de penser que si cela n’existe pas pour mes parents, cela n’a pas existé pour moi non plus. Du moins j’aime le croire à ce moment-là.

A cette époque-là, une fille enceinte était toujours considérée comme la seule coupable. L’avortement était un sujet « tabou » dont on ne parlait pas. De plus, l’avortement était pratiqué dans des conditions clandestines très dangereuses pour la santé des femmes.

Heureusement, plus tard, je me suis mariée, j’ai été enceinte et j’ai été très soulagée car cet avortement n’a pas eu de conséquences négatives sur la possibilité d’être à nouveau enceinte. Ai-je parlé de l’avortement à mon mari ? Non, jamais ! Il ne m’aurait pas épousée …

Quand j’ai eu 45 ans, j’ai eu la chance de faire une thérapie. J’ai réalisé que j’avais été violée. J’ai pris conscience que je n’avais pas eu d’autres choix dans ma situation et dans la société où je vivais. Et surtout, cela m’a permis de me pardonner, enfin !

Un tel traumatisme ne s’oublie jamais. J’ai toujours une certaine tristesse et de la compassion pour la jeune fille que j’étais à 17 ans.
Aujourd’hui, je n’ose en parler à personne car l’avis des gens sur l’avortement reste encore très négatif et très jugeant pour les femmes qui y ont eu recours.