Lettre à Hélène

Vous êtes toujours là, je ne vous ai pas oubliée !

À la fin des années ‘50, vous venez parfois nous rendre visite, pour une nuit ou deux, et je vous entends parler de Paris, Munich et Berlin. J’ai 12 ans et j’habite un village en Rhénanie, dans l’ouest de l’Allemagne. Votre élégance et votre façon de parler et de bouger me fascinent.

Non, je ne vous ai pas oubliée !

Car vous avez alors dit une phrase qui a déterminé ma vie. « Continue, Bernard, d’étudier l’anglais et le français, cela va t‘ouvrir des portes ».

Je me vois encore accroupi sur le divan dans notre petit salon lorsque j’entends vos paroles. Vous, vous êtes assise à côté du poêle et je n’arrête pas de vous regarder et de vous écouter.

Depuis longtemps, je rêve des villes dont vous me parlez et j’aimerais quitter notre village le plus vite possible. Déjà à cet âge, je sens les contraintes sociales qui y règnent et je les supporte mal.

Votre phrase est décisive puisqu’à partir de ce moment, j’ai une notion de ma vie future : je veux apprendre des langues et voyager comme vous. Je l’ai fait toute ma vie et je vous dois, chère Hélène, ce grand bonheur.

Pendant la guerre, vous avez passé un an dans la famille de notre mère Gudula. Toutes les jeunes femmes étaient alors obligées de faire un service civil à la campagne. Le gouvernement terrible de ces années l’exigeait. Depuis ce service, vous revenez de temps en temps à la maison.

Dans les années ’50, vous conduisez une Mercedes noire. La secrétaire qui vous accompagne loge à l‘auberge du village. Quand vous descendez de la voiture, mon cœur bat plus fort. C’est vous ! Vous êtes enfin là !

À cette époque, vous travaillez comme représentante de commerce pour des entreprises italiennes et plus tard, j’apprends que vous avez gagné beaucoup d’argent. Cela vous permet d’acheter un grand terrain en Espagne et d’y faire construire une belle demeure. Un jour, Gudula et Hans vous offrent l’ancienne cloche de la ferme pour votre maison là-bas.

Au milieu des années ’60, vous n’êtes plus venue. Je ne sais pas pourquoi. Parfois, vous avez écrit une carte, c’est tout.

Ayant quelques économies et voulant voyager en France, j’abandonne en ’79 mon appartement à Cologne. Après deux mois, j’ai une valise en Normandie et une à Lille. Quand vous m’écrivez : « Viens me voir en Espagne ! » je prends un train de nuit à la gare de Lyon à Paris.

Vous vivez avec un compagnon allemand dans un village pas loin de la frontière française. Monsieur B. est plus âgé que vous, se retire souvent lors de ma visite, nous laisse papoter le soir. La Méditerranée est partout et c‘est merveilleux !

Au cours des années ’80, nous nous rencontrons soit en Espagne, soit en Allemagne. Vers ’90, vous tombez malade et deux ans plus tard, votre compagnon m’informe que vous êtes décédée du cancer. Vous n‘avez que 68 ans.

Hélène, vous m’avez tant influencé, tant motivé et tout ce dont nous avons parlé dans notre petit salon à la fin des années ’50 s’est réalisé. En apprenant des langues, des portes se sont ouvertes et s‘ouvrent toujours. De plus, j’ai eu la fortune de faire des études, d’avoir des postes intéressants et de trouver des amis un peu partout dans le monde.

Quelle chance pour un garçon qui a grandi à la campagne !

Bruxelles le 13 mai 2014