Ce texte représente, je crois, assez fidèlement la mentalité de l’époque dans mon entourage proche. Ce qui ne veut pas dire que j’y adhère encore aujourd’hui ...

J’allais avoir douze ans. Pendant mon enfance, que ce soit à la maison ou à l’école, on nous avait parlé souvent du Congo belge, cette splendide colonie où le roi Baudouin avait fait un voyage triomphal en 1955. Bwana Kitoko, tel était le surnom que lui avaient donné les Congolais en liesse, charmés par sa jeunesse et sa gentillesse. La Belgique était certes petite, mais sa colonie était 80 fois plus grande. Des cousins de mon âge en revenaient tous les deux ans pour passer les grandes vacances, et nous, les enfants qui n’avions jamais quitté la métropole, nous les admirions parce qu’ils marchaient pieds nus quand on se promenait en forêt. Ils nous racontaient leur vie là-bas, au bord d’un lac, les fleurs, la brousse, des missionnaires à l’école, des boys à demeure qui s’occupaient de tout.

Ah ! ce qu’on était fiers d’être Belges, à cette époque-là. J’avais assisté avec mon père à l’inauguration par le Roi de l’expo 58. Le monde entier s’y exhibait dans des pavillons plus originaux les uns que les autres et il y avait un téléphérique, des pousse-pousse , le spoutnik au pavillon soviétique et un studio de télévision en couleurs au pavillon américain. Sans oublier l’Atomium : quelle merveille, cette Tomiom !

En janvier 1959, les émeutes à Léopoldville ont laissé les Belges pantois. Pourquoi, pourquoi donc ces violences au paradis ? Moi, je n’étais qu’un enfant et je ne m’y suis pas arrêté, car nous n’avions pas la télévision, et les nouvelles n’arrivaient à la maison que par la radio ou les journaux. Le 30 juin 1960, c’est de cette façon que nous avons écouté le reportage de la cérémonie au Congo. Si là-bas, ce fut un jour de fête, y compris pour certains Européens qui connaissaient bien la population, ici ce fut un jour de tristesse et d’humiliation quand le Roi se fit dérober son sabre et que Lumumba prononça ce discours sincère mais si « mal élevé ». Nous avions perdu notre Congo, le mot Belge ne figurerait plus sur les cartes d’Afrique.

C’est quand nous étions à la campagne chez mes grands-parents que les "événements" ont commencé. Mon père était capitaine-commandant de réserve parachutiste. Il se tenait prêt à rejoindre son régiment pour partir au Congo. Du haut de mes presque douze ans, j’étais enthousiasmé par cette perspective, mais je ne connaissais pas les raisons de cette mission éventuelle. Les adultes étaient atterrés par ce qui se passait là-bas. A l’heure du journal parlé, mes sœurs et moi devions d’ailleurs aller jouer au jardin pour ne pas entendre les témoignages effrayants des Européens qui avaient échappé à l’enfer. Par la fenêtre du salon, nous les voyions tous en cercle autour de la TSF, silencieux, l’air catastrophé. De toutes ces nouvelles, la plupart des enfants ne recueillaient que des bribes, et c’est sans savoir de qui ils parlaient qu’ils entonnaient en choeur :

"Je suis Kasa-Vubu, le frère de Lumumba,
qui sème la terreur dans tout le Katanga.
Et quand je vois passer le bon monsieur Tshombé,
je lui dis tout bas, tu n’es qu’un gros pacha."