Texte écrit dans le cadre du groupe de récit de vie "Je raconte une expérience marquante" à l’espace senior Van Artevelde, à Bruxelles-ville, 2017.

Mon histoire commence avec celle de papa. Il habite en France, dans un petit village du sud de la Sarthe. En 1917, on approche de la fin de la guerre. Il a 18 ans. Appelé dans l’armée, on l’envoie au Maroc. Il y travaille dans la construction de voies ferrées et attrape la rougeole. Des complications pulmonaires entraînent la tuberculose. Pendant 10 ans, il se soigne mais il n’arrive pas à guérir ; c’est très dur. Quelqu’un lui dit : « tu devrais aller à Notre Dame du Chêne ». « Non, dit papa, j’irai à Lourdes ! ». Quand il revient de Lourdes, il est guéri ! C’est un fait.

Un peu plus tard, il se marie avec une femme très croyante qui veut un homme aussi très croyant et même pratiquant. Pour leur voyage de noces, ils vont … à Lourdes et mettent un ex-voto (plaque de marbre) pour remercier la Vierge.

Moi, je suis l’aînée de leurs enfants ; mon nom est Marie. J’ai deux petits frères et je veille sur eux.

Adolescente, je veux participer aux Jeunesses Musicales de France (JMF) mais il n’y a rien dans notre coin. En 1949, j’ai presque 18 ans et ai la possibilité de participer à un groupe de guides du Mans . Elles organisent un pèlerinage à Lourdes. Ma mère n’y était pas très favorable. Finalement, je pars ; on marche longuement jusque Lourdes. Arrivées là-bas, on s’occupe des malades, on participe aux processions aux flambeaux, à diverses célébrations. Un matin, en traversant l’esplanade, je sens une présence vivante, et une voix qui me dit : « pourquoi tu ne deviendrais pas Sœur ? ». Ce n’est pas une vision mais c’est un choc ! Pendant 1 an, je m’habitue tout doucement à cette idée. Car au départ, je n’avais pas envie de devenir une « bonne sœur » : l’habit, l’image ne me plaisaient pas. En plus je n’avais pas envie d’être « embrigadée » alors que je me libérais tout juste de la tutelle de ma mère. Mais dans un livre, je lis que des sœurs s’occupent de gens malades, vont dans des roulottes habitées par des gens du voyage. Cela me parle. Mais ma mère ne veut pas que je m’engage avant 21 ans.

Je rentre chez les Petites Sœurs de l’Assomption un peu après 21 ans. Bien sûr, il y a eu des difficultés. En 1954, juste avant mon premier engagement, je me posais beaucoup de questions ; mais je me suis dit : « dans le brouillard, il ne faut pas changer de direction ». A 40 ans, j’ai la possibilité de choisir de nouveau ma route, grâce à une rencontre amoureuse : j’ai rechoisi mon célibat… Maintenant, j’ai 86 ans et je suis toujours dans cette congrégation. C’est un ordre actif. Pendant longtemps, j’ai travaillé en milieu populaire, dans des familles démunies, en tant qu’aide familiale : je nettoyais et étendais le linge, m’occupais des courses, conduisais les enfants à l’école, préparais à manger. Souvent les mères étaient enceintes, fatiguées ou à l’hôpital.

Je me revois un jour « sur mon balais » ; la mère de famille a commencé à raconter sa vie : à 21 ans, elle avait déjà eu 4 enfants ; elle n’était pas heureuse et ne se voyait pas continuer toute sa vie comme ça. J’étais très proche des gens, c’est ce qui me plaisait le plus, contrairement à l’idée qu’on peut se faire de la vie religieuse à l’écart de tout et de tout le monde. Etre au service des autres est central dans ma vie.

Au début, nos prestations étaient remboursées directement à la congrégation religieuse ; en 1970, nous sommes devenues salariées. Nous pouvions même rejoindre un syndicat ! J’ai vécu en communauté de 3 à 8 personnes, tout d’abord dans une maison, ensuite dans un appartement et même dans un HLM. Ce n’était pas toujours facile parce que chacune avait reçu une éducation très différente et que nous ne nous étions pas choisies. Quand j’ai commencé, je portais la robe et le voile. C’est en 1970 que j’ai commencé à porter un costume civil sans aucun signe distinctif, à l’exception d’une alliance avec une croix et d’un pendentif.

J’ai quitté la France pour la Belgique il y a 14 ans, dans le cadre d’un échange au sein de la congrégation : une Belge est partie en France, et moi, je suis arrivée ici à Bruxelles. J’ai travaillé chez Convivial, une association qui s’occupe de l’accueil et de l’insertion des réfugiés, pendant plusieurs années. J’aime à Bruxelles le côté multiculturel ; je connais beaucoup de Musulmans ; on fait tous partie d’un même peuple.

Aujourd’hui, je peux dire que je suis une femme heureuse.

Nous ne sommes plus que deux dans l’appartement ; nous devons tout vider car c’est une location de la Régie Foncière. Fin août, je rentre définitivement en France.

Pourquoi j’ai voulu transmettre cette histoire ? Parce que j’entends souvent des trucs idiots sur les religieuses : « Elles ont choisi cette voie à cause d’un chagrin d’amour. » ou « Les moines et les sœurs, n’ont pas de souci. » ou « On ne peut pas être heureux dans une vie comme celle-là. »

Moi, je veux témoigner de l’existence d’une vie spirituelle dans ce monde où l’argent est roi.

A quoi ressemble Dieu pour moi ? A un PERE ! Je suis toujours très touchée quand je vois un père avec son petit et la tendresse avec laquelle il s’en occupe.