Extrait de "Nous racontons notre vie", La Fonderie, 2014-15

Ma famille (Maroc, Algérie)

Tout le monde à la maison venait de la même région au Maroc, sauf du côté de maman : ils venaient d’Algérie. Mes parents se sont mariés en Algérie et y ont vécu quelques années pour le travail de papa.

Quand j’avais 7 mois, en Algérie, ma mère est tombée malade. Ma grand-mère a demandé à soigner ma mère et moi, je l’ai accompagnée. Mon père était d’accord et donc je suis partie avec ma mère rejoindre ma grand-mère. Malheureusement, maman est morte et je suis restée chez ma grand-mère pendant 5 ans. Ma grand-mère me racontait des histoires de princesses, de monstres. Avec mes cousins, nous étions tous autour d’elle et nous l’écoutions. Mon père venait me voir de temps en temps ; je l’appelais « mon oncle ». Une nuit, il m’a pris avec lui sur sa moto. On est rentré à Oujda, au Maroc. Mais sur la route, il a eu un accident, et depuis j’ai toujours des problèmes de pied. Ma grand-mère ne voulait pas me laisser repartir avec papa ; elle voulait me reprendre.

J’ai donc été habité avec papa et sa nouvelle femme. Moi, je pleurais pour retourner voir ma grand-mère en Algérie. Il me prenait partout avec lui, dans sa camionnette. A l’âge de 9 ans, je ne pouvais plus sortir de la maison ; on m’enfermait à l’intérieur pour que je ne sorte plus jouer toute la journée dehors avec mes copines. Au Maroc, je n’ai jamais été à l’école.

Mon père a émigré en Belgique en 1962, tout seul. Il travaillait au charbonnage près de Herve. Au Maroc, j’étais restée seule avec ma belle-mère. J’avais deux frères, deux demi-frères et une soeur. Je devais m’occuper d’eux. C’était très dur. Je ne savais pas quand je reverrais mon père. Mon père écrivait des lettres de Belgique et mes frères lisaient pour moi.

J’arrive en Belgique

Je suis arrivée du Maroc en 1964. J’avais 10 ans. Je rejoignais mon père avec ma belle-mère. Moi, j’étais très contente, car au Maroc, à l’époque, les jeunes filles n’étaient pas libres, elles étaient toujours surveillées, ne pouvaient pas sortir. Ma belle-mère m’enfermait pour m’empêcher de sortir.

Nous avons fait le trajet du Maroc en Belgique en voiture. Quand je suis arrivée ici, il pleuvait. J’aime beaucoup la pluie, toujours aujourd’hui ! Je me suis arrêtée pour voir les vaches, elles étaient grosses ! Ma belle-mère ne voulait pas rester ; il faisait froid dans la maison, les toilettes étaient dehors, la maison était en mauvais état. C’était moi qui lessivais les habits. Nous habitions à Battice, près de Herve.

Le curé venait chez nous et nous apportait beaucoup de choses comme des couvertures. Les voisins étaient gentils. A l’époque, il n’y avait pas beaucoup de Marocains. Je me suis fait des amis, des Belges. Mon père me laissait davantage libre ici, et me donnait raison par rapport à ma belle-mère.

Chaque été, on repartait au Maroc en camionnette.

L’école

Je n’ai presque pas été à l’école car cela s’est mal passé ; je ne connaissais pas le français et les autres enfants se moquaient de moi. J’ai été un an à l’école et ensuite je n’ai plus voulu y retourner. L’école a insisté et finalement j’y suis allée une fois par semaine suivre des cours de couture jusqu’à l’âge de 16 ans. J’ai toujours regretté d’avoir arrêté l’école, c’est pourquoi, je suis maintenant des cours au Collectif Alpha de Molenbeek pour apprendre à lire et à écrire.

Premier travail, premier amour

A 16 ans, j’ai voulu habiter à Verviers pour travailler. Mon père ne voulait pas que je travaille, il voulait que je reste à Herve avec eux. J’étais très indépendante, alors je suis partie à pied pour Verviers et j’y ai emménagé chez mon frère.

Mais je ne savais pas quoi faire. L’infirmière qui venait chez mon frère m’a engagée pour s’occuper de sa petite-fille, son premier bébé ; ça a duré trois ans. Ensuite, elle m’a aidée pour pouvoir travailler dans une imprimerie. J’y ai eu mon premier permis de travail. J’ai fabriqué des enveloppes et je me suis fait des amies belges. Je pouvais garder tout mon argent.

Quand j’ai commencé à travailler, j’ai rencontré quelqu’un, il venait me chercher au travail. Mais mon père était très jaloux et repoussait mes prétendants. Pour me surveiller, mon père venait parfois aussi me chercher. Alors je faisais comme si je ne connaissais pas l’autre. Mon père ne me laissait pas sortir sans excuse. C’était difficile de fréquenter quelqu’un.

J’aurais bien aimé l’épouser, c’était un Marocain ; il a demandé ma main à mon père, qui n’a pas donné de réponse, il a dit on verra. Il savait qu’il ne travaillait pas, qu’il allait souvent au café. Mon père m’a surveillée, il venait me chercher au travail… Un jour, il nous a vu en train de parler, il était furieux, il a couru après lui. J’étais prête à m’enfuir avec ce garçon, mais il n’a pas voulu.

Mariage

Puis j’ai rencontré mon futur mari ; il m’a suivie à la boucherie, il m’a suivie en voiture. C’était à Verviers. Il m’a dit qu’il cherchait une femme pour se marier. Il avait fait son enquête. Il travaillait avec mon père dans la même usine. Il savait que j’aimais quelqu’un d’autre. Moi, je voulais partir de la maison. J’en ai parlé à mon frère qui m’a encouragée. Mais je n’étais pas amoureuse ; j’ai été avec lui un peu pour me venger de l’autre, de celui qui avait refusé de s’enfuir avec moi. Mon futur mari venait du Sahara, c’était un Touareg. Par peur des réactions de mon père parce qu’il n’était pas de la même région que nous, je me suis enfuie avec lui. J’avais 20 ans, nous nous sommes mariés religieusement mais mon père n’était pas au courant. Après 3 mois, j’ai revu ma belle-mère, elle a arrangé les choses. On a acheté un mouton pour faire la fête.

L’amour est venu plus tard. On a eu cinq enfants : un fils et quatre filles. Finalement, quand les enfants sont devenus grands, nous avons divorcé car nous n’étions pas d’accord sur l’éducation des enfants et notamment sur leur mariage ; il voulait les marier avec des connaissances à lui ; moi, je trouvais important qu’ils puissent choisir librement. Aujourd’hui, trois de mes enfants sont mariés, deux ne sont pas mariés et vivent ensemble dans un appartement. Je pousse ma fille célibataire à se marier mais elle me dit : « Pourquoi ? Je suis bien comme ça, avec un appartement, un travail, je ne veux pas être dépendante. »

Travail

Après avoir travaillé comme garde bébé et dans une imprimerie, j’ai trouvé du travail dans une maison de repos comme femme de ménage pendant 7 ans. Je m’y amusais beaucoup ; on commençait à 8h30, on nettoyait, puis on mettait la table, on servait à manger ; on aidait les personnes âgées à manger, puis on ramassait, on faisait la vaisselle et à 15h30, c’était fini. J’étais la seule Marocaine. J’avais beaucoup de contacts avec les vieilles personnes et aussi avec mes collègues.

Par après j’ai travaillé dans un orphelinat et dans un lavoir.

Mon ex-mari travaillait dans une tannerie.

Religion

Quand j’étais plus jeune, mes parents ne me parlaient jamais de religion. Un peu de morale : ne pas voler, obéir, ne pas sortir avec les garçons avant le mariage, mais rien d’autre. Les parents priaient à la maison, pas à la mosquée puisqu’il n’y en avait pas. Nous, les jeunes, on ne priait pas.

Les femmes de ma famille étaient voilées. Quand je suis arrivée du Maroc en Belgique en 1964, je n’étais pas voilée.

Quand on est arrivé, on s’est adapté. On ne mangeait pas toujours halal parce qu’il n’y avait pas de boucherie halal ; mon père achetait les poulets vivants et les tuait lui-même. On achetait de la farine pour faire le pain marocain nous-mêmes. Le curé nous a beaucoup aidés, il nous a donné des lits, des couvertures, etc. On parlait religion avec lui.

Ado et jeune adulte, la religion ne m’intéressait pas plus que ça. C’était plutôt la tradition qui était importante avec les valeurs. Mon mari priait, mais moi ça ne me disait rien. Il voulait que je prie avec lui, mais je ne voulais pas. Puis, j’ai pensé à la mort. Or, pour aller au paradis, il faut prier. Je ne savais pas prier car je ne savais pas lire les sourates. Je faisais le Ramadan sans prier et ça, ce n’était pas suffisant. Alors, j’ai acheté des cassettes et j’en ai appris 10 par cœur pour faire la prière. A l’époque (1989), j’avais 35 ans, déjà quatre enfants et j’habitais à Malmédy. C’est à ce moment-là que j’ai décidé de mettre le voile. Aujourd’hui, la religion a une place importante dans ma vie.

Mes enfants, je ne les ai pas obligés non plus à pratiquer. Mon mari voulait que j’insiste. Moi, je voulais qu’ils choisissent. Ma plus grande fille s’est mise à étudier la religion par elle-même. Aujourd’hui, tous mes enfants sont pratiquants.

Depuis une trentaine d’années, les gens sont devenus plus religieux ; ils connaissent mieux la religion.

J’ai toujours cru en Dieu, il est le créateur de toute chose. Si on fait quelque chose de grave, Dieu nous juge. Pour moi il y a un seul Dieu, le même pour tout le monde.

Les extrémistes qui sont violents et qui tuent ? Ils ne sont pas de vrais musulmans, on ne tue pas au nom de Dieu.

Et maintenant ...

On garde le physique étranger, mais on a pris la mentalité belge. Maintenant je ne me retrouve plus au Maroc, je suis partie il y a trop longtemps. Je me sens plus belge que marocaine, je préfère ici car je fais ce que je veux … De caractère, je suis très indépendante !