Mes parents étaient tous deux traditionalistes. La vieillesse aidant, ils se sont rapprochés un peu plus de ce dans quoi ils avaient grandi. Cela n’avait rien à voir, selon moi, avec une croyance quelle qu’elle soit. Ils avaient, comme beaucoup de membres de ma famille, après la guerre, voulu oublier dans quoi ils étaient nés et d’où ils venaient. Ils souhaitaient une nouvelle vie et surtout oublier.
Cette attitude était générée par une sorte de souffrance, alimentée par le souvenir des événements dramatiques.
J’ai donc été élevée dans une non-transmission.

Bien sûr, il y avait les grandes fêtes, Roch Hachana et Yom Kippour. On se rendait alors, en famille, à la Synagogue. Mais pour moi, c’était des évènements totalement abstraits et qui ne voulaient pas dire grand-chose. J’ai réalisé que j’étais juive en dehors de ma famille. A l’école primaire, j’ai commencé par suivre des cours de morale laïque. Était-ce à la demande de mes parents ou, à l’époque, les cours de religions israélite n’existaient-ils pas ?
La communauté juive de ma ville natale était importante. Elle vivait dans la discrétion, une recherche de l’anonymat et surtout un désir d’intégration.

Enfant, deux événements importants m’ont fait prendre conscience de ma différence.
A l’école primaire on me traita de « sale juive ». Je ne sais pas ce qui se passa en moi alors, mais je réagis avec beaucoup de violence à cette altercation. Si je me souviens bien, ce fut vraiment une réaction épidermique et il y eut échange de coups. J’en garde un souvenir confus de rage froide !

Ensuite, vers 8 ans environ, mes parents me mirent dans un mouvement de jeunesse juive. Ce mouvement de jeunesse, né en Pologne en 1913, s’appelait Hachomer Hatzaïr. Cela veut dire en hébreu « la jeune garde ». Ses fondements sont le socialisme, le sionisme, le scoutisme, l’amitié entre les peuples et l’esprit pionnier. Il avait eu ses heures de gloire pendant la Shoah. Beaucoup de résistants juifs en étaient issus, en particulier Mordechaï Anilewicz, qui en fut le principal héros, en 1943, durant l’insurrection du Ghetto de Varsovie. Les valeurs fondatrices du sionisme prennent leurs origines avec Théodor Herzl, qui après l’affaire Dreyfus, avait conclu au 1er Congrès sioniste de Bâle de 1897, qu’en dehors d’un état juif, il n’y aurait pas de salut pour le peuple juif dans le monde.
C’est vraiment à l’Hachomer Hatzaïr que je pris conscience de ce qu’étaient mes origines, mon histoire, mes particularités. C’est là que je me suis construite, que j’ai appris d’où je venais. Ce que je suis aujourd’hui, c’est à mon passage à l’Hachomer Hatzaïr que je le dois.

J’y ai adhéré totalement et ses idéaux correspondaient totalement à mes aspirations d’enfant et ensuite d’adolescente. Je pensais pouvoir changer le monde et j’y croyais avec passion ! J’y ai découvert ce qu’était l’Etat d’Israël, les valeurs du sionisme, du socialisme, à travers l’utopie de la vie au kibboutz. J’y ai aussi découvert l’amitié et le partage. J’ai demandé à cette époque à suivre les cours de religion israélite à l’école. Ce n’était pas des cours de religion proprement dite, mais des cours d’hébreu et d’histoire du judaïsme.

Mais, rien à voir avec la religion, tout ça ? A vrai dire, je ne me suis jamais posée la question du sens de la religion. Le judaïsme à mes yeux, c’est mes racines, ma culture, quelque chose qui s’est construit à partir de l’histoire et évidemment aussi de grands drames et de grandes souffrances du peuple juif, de ma famille en particulier. Il m’en reste une immense nostalgie de quelque chose de disparu à jamais et que je ne connaîtrai pas. C’est une page qui restera blanche pour toujours.

Je n’ai jamais exploré d’autres religions, l’idée ne m’a même pas effleurée. Je me suis vaguement intéressée à la religion des mormons. Quelques membres de ma famille s’y étaient réfugiés après la guerre et c’était pour moi une énigme. On en parlait dans la famille comme d’une trahison ! Comment était-ce possible ? Si je n’étais pas croyante, il n’était absolument pas question de transgresser et de m’intéresser à une autre foi.

Cela dit, lorsque le hasard de la vie, mais étais-ce un hasard, me fit rencontrer mon mari, totalement athée, mais fils d’une mère très catholique, j’eus longtemps et j’ai encore parfois, le sentiment de trahir. C’est une culpabilité incontrôlable et incontrôlée que j’ai. Quoique je fasse ou je pense, malgré ma capacité d’analyse et de réflexion et même si je sais que j’ai finalement fait le bon choix, c’est là, en moi et je ne peux rien y faire.

Il était cependant évident que notre enfant serait juif. J’ai toujours eu conscience qu’il était issu de sangs mêlés. Avec l’accord de son père, qui m’y a encouragée, je lui ai transmis ce que j’avais appris au fil du temps, l’histoire du peuple juif, l’histoire de notre famille et la culture juive au sens large, qui n’était pas la Shoah. Je l’ai encouragé à aller dans un mouvement de jeunesse juive et nous sommes allés en Israël ensemble. Mes parents, surtout mon père, se sont occupés du reste. Transmission des traditions et un peu de religion, plutôt des coutumes, surtout un état d’esprit et des sentiments.
Il a été circoncis et a fait sa Bar Mitzvah. A mes yeux, il ne pouvait en être autrement.

Je ne sais pas de quoi l’avenir sera fait pour lui et ce qu’il adviendra de ce qu’il a appris chez moi.
Je lui fais confiance et je pense qu’il fera quelque chose avec cet héritage et cette réflexion que je lui ai transmis.

Je crois aujourd’hui qu’être juif en dehors d’Israël deviendra, avec le temps, une impossibilité, quelque chose d’indéfinissable ... Les israéliens sont d’abord israéliens, avant d’être juifs !
La religion juive proprement dite - l’image qu’elle donne au monde, son intégrisme parfois - n’encourage pas à la rendre sympathique, lorsqu’on a eu comme moi, comme mon fils, une éducation marginale et critique. Les mariages mixtes, l’intégration, le temps qui passe font le reste…
Pour croire, il ne faut pas penser, pas dans la forme de questionnement sur le monde que j’ai, en tout cas.

Il me reste donc la fidélité à des valeurs, à mon histoire, à ces petites choses dans lesquelles je me reconnais et me retrouve, ces choses que j’ai apprises sans m’en rendre compte.
Enfin, la religion juive pour les ashkénazim n’a rien de joyeux. Elle est faite de douleurs, de culpabilités, de dénis, de non-dits, d’obligations qui reposent souvent sur des convenances, de choses pas toujours comprises.
Je préfère de loin, la culture juive qui est vivante, joyeuse, faite de chaleur, de cuisine, de folklore, de chansons et de danses, mais aussi de retrouvailles, de souvenirs et d’attachements, toutes choses qui se transmettent, vaille que vaille.

Si j’y pense souvent, c’est que j’ai, de tout temps, été dedans et dehors. C’est comme ça !
C’est un état curieux, qui permet difficilement d’être heureux.
Cela explique aussi mes difficultés de choix de vie, mais aussi ma recherche éperdue et curieuse d’autres choses.
Est-ce que j’accepterais enfin que je n’aie pas pu faire autrement et que j’aie fait au mieux ?
C’est un soulagement d’y penser comme ça, même si c’est venu si tard.
On dirait que je suis, en permanence, en négociation avec moi et moi !
Il faut me faire une raison, cela restera un questionnement et une controverse constante pour moi.