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    Notre père avait quitté la Belgique en toute hâte lors de l’invasion allemande et il resta en Afrique jusqu’en 1945. J’avais deux ans lors de son départ et sept ans lors de son retour… ce retour qui bouleversa toutes nos vies d’enfants et celle de notre mère. Elle qui avait été si courageuse durant la guerre, seule avec six enfants, poussa un gros soupir, le relais était assuré. Nous l’avions connue mince, peut-être par la force des événements. Son poids se mit à faire du yo-yo et nous ne la reconnaissions plus. Pour ma part, pouvoir dire Papa à un homme était ce dont j’avais rêvé longtemps, je me sentais enfin une enfant « normale ».

    Je lui fus particulièrement reconnaissante d’avoir rapporté dans ses bagages une boîte de DDT me débarrassant rapidement des poux, mes ennemis de toujours, qui me repeuplaient régulièrement la tête. Les ménagères poussèrent un soupir de soulagement à l’apparition du produit miracle, le « Mir », produit pour la vaisselle, pas encore concentré et qui se vendait en bouteilles d’un litre. Et puis ce furent les machines à lessiver, les aspirateurs, les frigo… Bic (1946) ne fut pas le bienvenu dans les écoles, il était plutôt interdit d’utiliser ce mode d’écriture « qui déformait »… La vie changeait, nous recevions des bananes, des oranges, du Coca Cola, du Chewing gum, nous mangions de la viande, mais aussi l’ignoble porridge venu tout droit d’Angleterre. Les vêtements nous étaient tout à coup accessibles mais notre mère préférait acheter des tissus et coudre elle-même nos robes et jupes (les pantalons nous étaient interdits). Le prêt-à-porter n’avait pas encore envahi les étalages des magasins.

    Les musiques d’antan
    La radio était le média le plus populaire, c’est par elle que nous nous tenions au courant des chansons à la mode. La réclame était présente sur Radio Luxembourg et Europe n°1, avec certaines émissions telles que « La famille Duraton », « Papa, Maman, la bonne et moi » avec l’ingénieux Darry Cowl, les annonces de pub comme « Cadum, Cadum, Cadum, les p’tits Cadum entretiennent la beauté… » mais nous n’étions pas saturés comme aujourd’hui par une pub envahissante. Les radios nationales nous semblaient fort ennuyeuses et ternes.

    Papa avait pénétré dans la Mecque du disque, « Cado Radio », place de Brouckère, dont nous voyions la pub au cinéma : « Les disques que vous entendez à l’entracte ont été sélectionnés pour vous par Cado Radio» et tout cela sur fond de musique classique, le 1er Concerto pour piano de Tchaikowsky. C’était l’époque des chansons d’Yves Montand, « J’aime flâner sur les grands boulevards », « Les feuilles mortes se ramassent à la pelle », de Charles Trenet avec « La mer », d’Edith Piaf à qui nous ne rendions pas justice, elle nous semblait insupportable, de Frank Sinatra et ses chansons sirupeuses… Nous sortions tout doucement d’un certain isolement.
    Les disques étaient lourds et ne comportaient que deux chansons, une au recto et l’autre au verso. Une sœur de maman, partie rejoindre son fiancé aux Etats-Unis, nous envoya un disque LP (long playing) de Marian Anderson. Encore fallait-il avoir l’appareil pour le faire jouer ! Et à la Saint Nicolas suivante, l’appareil nous fut offert par Papa. Nous étions les premiers parmi nos copains à avoir ce genre d’objet et nous apparaissions comme des novateurs. Il faut dire que le disque tombait tout seul de la tige centrale et se mettait en place. Cela avait de quoi fasciner nos yeux d’enfants.

    L’époque des « trams sans portes »
    Notre père nous retira de l’école paroissiale et nous envoya en ville, les garçons au collège St. Michel, les filles à l’Enfant Jésus. Nous devions emprunter deux trams, de ces vieux trams à plate-forme ouverte, des « trams sans porte ». Maman nous disait que nous devions nous asseoir dans le compartiment mais nous préférions la plate-forme avec les copains et les copines, quitte à être ennuyées par des mains baladeuses. Mais nous avions nos mots de passe : « attention : écharpe jaune à l’horizon ». L’école ne nous autorisait pas à parler avec les garçons dans le tram et un jour je fus convoquée à la direction ; en fait, les garçons à qui j’avais adressé la parole étaient mes frères et l’accusatrice en eut l’oreille un peu basse.

    La circulation automobile était très raisonnable, celle des camions reprit avant celle des voitures. La Belgique se redressait.
    Notre abonnement de tram stipulait, à l’arrêt près, quel était notre itinéraire et il était donc limité à celui-ci.
    Les trams étaient commandés par un conducteur à la grande manivelle et un receveur qui percevait le prix du trajet et veillait à la bonne tenue de son tram. Il venait de temps en temps ouvrir la porte coulissante entre le compartiment et la plate-forme et demandait : « Allemaal bediend ? » ou « Tout le monde servi ? ». Qu’il demande cela en flamand ne nous dérangeait pas, nous pensions que le personnel des trams était flamand, c’est tout. Si vous étiez surpris en tort par un « receveur » zélé, il vous supprimait votre abonnement.
    Il y avait aussi les dangers auxquels nous nous exposions pour rattraper un tram. Nous descendions en marche dès que l’engin ralentissait et remontions dans le tram précédent mais j’ai toujours mieux dominé la manœuvre pour descendre que celle pour monter. Nous étions absolument inconscients du danger.
    Le tram 28 nous permettait de rattraper un 27 raté car les deux trams se séparaient en bas de l’avenue de Broqueville, le 28 continuant vers la place St. Lambert. Le Wolu Shopping Center n’existait évidemment pas, le terrain n’était qu’un immense champ de betteraves jusqu’à la maison communale de Woluwe St. Lambert.
    Le receveur du 27 devait faire son « blok », c’est-à-dire enfoncer un gros bloc de fonte dans l’aiguillage et pour cela il descendait du tram. Cette manœuvre nous permettait parfois de réussir nos rattrapages. Ou alors, comble de bonheur, le tram perdait la flèche qui le raccordait au réseau électrique. Une phrase est restée célèbre du conducteur criant au receveur : « Jef, de flech is af ».
    Le receveur n’était pas méchant à notre égard, il savait bien que nous habitions un endroit isolé. Mes frères sautaient du tram avant son arrêt au terminus et il m’apprirent à le faire. La première fois, je tombai dans les bras de mon père qui avait eu vent de la chose. Il faut dire que c’était dangereux et je crois que j’aurais autant hurlé que mon père si j’avais vu mes enfants procéder à la manœuvre.
    Et puis ce fut l’arrivée des "trams à portes" qui nous fascinèrent d’abord. Nous étions fiers quand nous en avions emprunté un mais c’en était fini de nos courses entre le 25, le 27 et le 28: nous étions prisonniers des portes jusqu’à l’arrêt complet de l’engin.

    L’automobile
    Nous vivions assez insouciants par rapport aux voitures, absentes de notre quartier. Le boulanger et le laitier livraient en carriole à cheval. Mais en ville aussi nous prenions des libertés avec les premiers feux de signalisation à la rue Neuve ou au boulevard A. Max. La police se décida à dresser des PV et l’un de mes frères se retrouva au tribunal de simple police car Papa ne voulait pas payer la contravention. Il arriva au tribunal pour se trouver devant un voisin qui était le magistrat du jour et qui se contenta de faire la leçon à Pierre. On se mit à bâtir des « buildings » au centre de la ville dans ce qu’on a appelé « le quartier Nord ». Il y avait pas mal de chantiers et on vit apparaître le phénomène de la bruxellisation qui précéda le façadisme. Certaines maisons disparurent, notamment des bâtiments « Art Nouveau » que des entrepreneurs peu scrupuleux se hâtèrent, en quelques coups de pelles, de ranger au rayon des souvenirs. Il a fallu du temps pour que les Bruxellois, très excités par les changements provoqués par l’Expo 58, se rendent compte de ce qu’on faisait de leur ville. Mais tout était nouveau. Nous étions fascinés par trop de choses qui n’en valaient pas toujours la peine tant les disettes intellectuelles de la guerre avaient freiné notre évolution.

    C’est à Paris en voyage scolaire en 1956 que j’ai pris conscience du trafic automobile, Bruxelles était pour peu de temps encore, en retard mais surtout, il était déjà trop tard. De plus en plus de familles possédaient une vieille américaine, achetée dans les stocks américains, ou des petites voitures françaises ou italiennes. Nous avons beaucoup ri quand les religieuses de l’école paroissiale surgirent au volant d’une 2 CV en 1948, passant dans les nids de poule créés par les chars durant la guerre. Les malheureuses étaient envoyées au plafond et leurs cornettes en pâtissaient.

    Nos vies allaient être bouleversées plus encore quand on se mit à abattre les arbres du bois derrière notre jardin pour faire nous ne savions quoi. Aujourd’hui, le stade Fallon y occupe l’espace. Il y eut d’abord un marécage, puis un mini-golf, fort à la mode et où j’ai encore joué en 1960. La voiture envahissait l’espace au même titre que le téléphone, on vit apparaître des engins curieux, des caravanes que tiraient douloureusement des voitures trop petites. Mais au moins, avec cela, mes copines pouvaient dire qu’elles étaient allées en vacances à « la côte d’Azur », endroit mythique à mes yeux. En 1951 je suis entrée en première commerciales et ce fut l’apprentissage de la sténo et de la dactylo sur des machines préhistoriques et l’utilisation du papier carbone. J’étais très réfractaire à la sténo et j’avais créé mon propre système au grand dam du professeur mais elle devait reconnaître que je pulvérisais les records de vitesse et elle me laissa tranquille.

    Papa repartit en Afrique pour des tournées d’inspection et nous sommes allés, impressionnés, le conduire à Melsbroeck, le champ d’aviation national. Les passagers prenaient la pose sur la passerelle et j’ai encore une de ces photos qui apparaît un peu stupide aujourd’hui. Mon père prenait régulièrement l’avion et cela faisait de moi quelqu’un de spécial à l’école !

    L’expo 58
    Mais les choses sérieuses commençaient à se manifester pour la ville : la préparation de l’Exposition universelle de Bruxelles de 1958. Les grands travaux publics coupèrent la ville en quartiers, en isolèrent certains, la ville était plus que jamais un immense chantier. Comme nous nous préparions au secrétariat il était important pour nous d’apprendre les langues : le flamand, l’anglais et l’allemand. Un petit examen de passage et nous voilà transformées en « interprètes », très fières, nos badges à la boutonnière, pleines de bonne volonté pour aider tout qui avait besoin de renseignements, en quatre langues, svp. Papa se prit au jeu et je fus expédiée en Angleterre en 1956 et en Allemagne en 1957. Là je vis la différence entre la Belgique et deux pays qui n’avaient pas encore eu le temps de se reconstruire et d’alléger la vie de la population. Il était de bon ton d’apporter en Angleterre du café, du chocolat et du sucre. En Allemagne, les habitants devaient partager leur maison pour loger tout le monde ; les maisons étaient affectées suivant le nombre de personnes dans la famille et le propriétaire devait laisser le reste en partage. J’étais surprise. Et puis, coup de théâtre, les Russes avaient lancé Spoutnik. Ils avaient gagné la course à la conquête de l’espace.

    Le cinéma et la télévision
    La rue Neuve restait le centre d’attraction de la ville et nous faisions «du shopping», mot introduit dans notre langage par les Américains dont l’influence dominait. Chaque année, à la Noël, Walt Disney sortait un dessin animé : Bambi, Dumbo, Cendrillon… et nous nous précipitions à l’Eldorado, place de Brouckère pour des places à 10 frs. au deuxième balcon. Le cinéma était immense et plein à craquer. Il est vrai que la télévision faisait à peine son apparition (1953). Le cinéma en couleurs sur grand écran nous ravissait même si la plupart des films étaient américains sous-titrés. Nous étions devenus des spécialistes des westerns. J’avais une voisine à l’école qui collectionnait de magnifiques photos que lui envoyaient les grands acteurs américains : Gary Cooper, John Wayne, Humphrey Bogart, Gary Grant, James Mason, Ava Gardner, Zsa Zsa Gabor, Olivia de Havilland… Il y eu les peplum : « Quo vadis » (1951) et durant les années ’60, «Néron », le fameux « Ben Hur ».. « Autant en emporte le vent », tourné dès 1939, atteignait enfin l’Europe avec la ravissante Vivien Leigh et Clarck Gable, ce qui nous poussa à lire le livre, une brique indigeste mais qui nous initia à l’histoire des Etats-Unis. Dans d’autres genres le cinéma français et l’apparition de Marlon Brando en 1953 avec ses chaussures Dockside et les ravages que fit Brigitte Bardo. Nous avons fait un flash-back sur la guerre en 1952 avec « Jeux interdits » que ma sœur a voulu voir plusieurs fois et, à chaque fois, à ma grande honte, elle sortait en larmes du cinéma. Fred Astaire nous initia aux claquettes. « Daddy Longlegs » et James Dean nous firent comprendre qu’en Amérique on peut ouvrir le frigo et boire le lait à la bouteille.

    Le chemin de la télévision était tout tracé, nous étions avides de photos et de nouvelles du monde. Lentement mais sûrement la société de consommation se mettait en place et nous avons vu nos parents sceptiques se laisser conquérir par un frigo, une machine à lessiver, engins qui leur paraissaient inutiles.

    Être à la mode
    Les garçons ne portaient plus la culotte golf mais à l’image des hommes de la marine américaine ils portaient en hiver le duffel coat acheté dans les magasins « stocks américains». Dans les classes plus élevées de la société, on portait le fameux loden vert autrichien.
    Etre à la mode commençait à avoir une signification et la guerre s’éloignait de nos pensées. Notre rue fut débaptisée et passa de « Villégiature » à « Georges Maerckaert » guerre plus facile à orthographier avec un sous-titre « victime de la barbarie teutonique ». Le boulanger s’est motorisé et nous sommes entrés rapidement et sûrement dans une nouvelle ère. Les femmes qui ne sortaient pas de chez elles sans chapeau les abandonnèrent petit à petit ainsi que les hommes qui délaissèrent les chapeaux mous. Quant à nous, les filles, jusqu’en 1960 nous avons porté des gants blancs, ce qui ravit l’Amérique quand Jackie Kennedy rapporta la mode dans son pays.

    Cependant la « guerre froide » allait nous rappeler à l’ordre et la rivalité entre les deux mondes, le communiste et le libéral, fit dire à mon père que « la Belgique vivait au-dessus de ses moyens » !

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    • message  3411

      « C’était au temps où Bruxelles brusselait… » par Lucille

      6 décembre 2011, par lucienne E.

      Je lis que Cado Radio a marqué les esprits! Mon amie Arlette et moi y allions aussi régulièrement. Nous étions très fan des Platters mais ne connaissions pas suffisamment l’anglais pour indiquer au vendeur le titre de la chanson entendue à la radio, alors on chantait le morceau désiré! Et ça marchait!Par après,les textes écrits de toutes les chansons des Platters ont fortement contribué à notre apprentissage de l’anglais. Le vocabulaire était sirupeux à souhait mais ce fut une belle motivation! Lucienne E.


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    • message  3409

      « C’était au temps où Bruxelles brusselait… » par Lucille

      5 décembre 2011, par jjeannineK

      oui bien sûr! Cado Radio
      je ne puis entendre le concerto de Thaikowski sans me remémorer la pub de Cado Radio
      ce magasin de disque, au coin de la place de Brouckère, était un lieu magique , nous y passions des heures à écouter des disques dans une cabine insonorisée
      faute de moyens on achetait rarement mais on y allait rêver pendant quelques heures !
      merci pour ces beaux souvenirs


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    • message  3408

      « C’était au temps où Bruxelles brusselait… » par Lucille

      3 décembre 2011, par suzanne renders

      Quel texte charmant ! Toute ma jeunesse, sauf que le receveur de tram était mon père et que moi j’allais à l’école à pied (pas de traitement de faveur pour l’épouse et les enfants du personnel, ils payaient). Ah Cado Radio, l’Eldorado, l’expo 58, merci Lucille !


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