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    Danielle D. vient de participer à notre atelier-philo à l’Espace Magh en compagnie d’élèves d’une classe de 5e primaire de St Josse et d’autres seniors d’Ages & Transmissions. Voici le texte qu’elle propose à notre lecture …

    Naguère, en toute discrétion, Bon-Papa à la barbe blanche s’entretint avec Saint Nicolas et lui souffla que plusieurs de ses petites-filles étaient prêtes à accueillir un nouvel enfant au sein de l’univers merveilleux de leurs poupées chéries. Ainsi, par la cheminée, un petit être apparut à Tournai et deux autres à Bruxelles rendant rayonnantes leurs mères respectives Pitchounette, Danielle et Michèle.

    Est-ce le grand Saint ou le grand-père qui eut l’idée surprenante d’opter pour un bébé noir ? En effet, à l’époque, rares étaient les étrangers qui circulaient dans les villes belges. Et ceux de couleur étaient encore plus exceptionnels.

    Certes, cet aïeul avait, d’après mes vieux cousins, une propension à l’originalité. Personnel, il aimait l’inédit, le curieux, le fantaisiste. Avec un tel caractère, auquel s’ajoutait une belle dose de tendresse, rien d’étonnant à ce qu’il opte pour une poupée distincte du monde auquel ses petites-filles étaient habituées. Fine transmission d’une valeur peu bourgeoise, celle du non conformisme ! Comment ne pas être touchée par ce geste ! Destiné très certainement à éveiller le sens de la maternité, il transcendait cet aspect en proposant également audace du neuf, rencontre dans la différence, solidarité entre les peuples.

    L’évènement de la naissance, je m’en souviens comme si c’était hier. Âgée d’à peine 5 ans, je ne croyais déjà plus à la magie de Saint Nicolas mais j’étais toujours bien impatiente de découvrir les trésors accumulés sous la cheminée. Devant le nourrisson, mes yeux s’écarquillèrent de surprise, mes mains battirent de plaisir et mon cœur s’enfla d’un amour nouveau pour cette poupée qui me tendait énergiquement les bras. Je la reçus d’emblée dans les miens, me sentant aussitôt mère pour cet enfant étrange, voire farfelu.

    Très vite, je voulus lui trouver un nom. Mais il me fallait respecter son origine. Aussi je cherchai du côté des noms africains dont j’avais peu connaissance. Dans mes lectures, c’était toujours des histoires d’animaux ou de Blancs. « Tintin au Congo » ne faisait pas encore partie de ma bibliothèque. Tenace, j’ouvris tout l’éventail des possibles. La bible me sauva avec le récit des Rois Mages. Ne dit-on pas de l’un d’eux qu’il avait la peau noire ? Ainsi mon bébé fut appelé Balthazar du nom de ce roi oriental qui suivit l’étoile à travers le désert et les palmeraies.

    Ce gros poupon, je l’ai choyé. Vraiment ! Je l’ai lavé, langé, habillé, nourri, promené, bercé. Rien ne lui manquait. Et il était d’autant plus heureux que son jumeau, Melchior, passait beaucoup de temps avec lui.

    Vint un jour où, cas exceptionnel, on put amener à l’école un de ses jeux favoris pour fêter la fin de l’année scolaire. Sans hésitation, je décidai de prendre avec moi Balthazar et sa poussette. Quoique les parents trouvaient ce choix peu propice, je ne démordis guère de celui-ci. En franchissant le seuil de la grande porte boisée de mon institut, fierté et joie se mêlaient en moi. Mais quelle déconvenue quand je saisis le contenu de quelques chuchotements ou la taquinerie d’une compagne plus hardie à propos de cette poupée venue d’ailleurs ! Je découvris alors que sortir de la norme pouvait provoquer un bien bel inconfort.

    Cependant loin d’être tétanisée, je réitérai l’expérience en rue ou dans les parcs. Plus d’une fois, je fus abasourdie par les commentaires entendus. « Beh ! Une poupée noire ! » Ou « Drôle, un enfant noir pour une petite fille toute blanche ! » Aucune de ces remarques n’amoindrirent mon affection pour Balthazar. Par contre, elles m’inquiétèrent quant à la bienveillance de tout un chacun. Peu à peu, je découvris ainsi que la différence pouvait être menaçante et j’appris, bien malgré moi, que si le monde offrait de nombreuses variantes, beaucoup préféraient vivre dans la sécurité d’un univers homogène sans fossé de classe ou de race.

    Après des années de laisser pour compte, je sortis Balthazar du placard. Ou plus exactement je suis allée chercher la poupée faite d’un heureux mélange de Balthazar et Melchior chez ma frangine. En effet, des restes de l’une et l’autre, un artiste composa une nouvelle merveille. Une première fois, ce fut pour fêter un important anniversaire, occasion d’évoquer quelques solides souvenirs.

    Une seconde fois, ce fut ce matin. Mon poupon emballé dans un sac indien en coton chamarré, une sorte de couffin à tirette, je le mis sous le bras et pris le métro. Une grande première pour ce bébé de 58 ans. Au cœur de la ville, je descendis et, avec mon précieux paquet, j’arrivai à l’Espace Magh’. Là une classe de 5ème primaire attendait, avec leur institutrice, l’animateur philosophe et quelques dames du 3ème âge. Bel échantillon de ce qu’est devenue notre ville : cosmopolite à souhait. Des enfants venus de Roumanie, Pologne, Arménie, Turquie, Albanie, Maroc, Congo, Rwanda s’apprêtaient à questionner, s’écouter et échanger.

    Les dames plus âgées lancèrent le débat avec une photo, un objet, une histoire. Quand vint mon tour, je sortis une photo toute jaunie où je promenais mon Balthazar en poussette. Je donnai la date du cliché, soit 16 août 1953. Je narrai alors l’histoire de cette poupée : son arrivée, le choix de son nom, mes sorties en rue ou ailleurs et la surprise des gens que je croisais face à ce bébé noir confié à une fillette blanche. Je rappelai qu’à cette époque, la présence des étrangers dans la ville était inhabituelle. Cerise sur le gâteau : Je saisis mon sac, ouvris la tirette et pris tout doucement l’enfant dont je venais de parler. L’accueil fut unanimement positif. Exclamations d’étonnement et de joie se mêlèrent. Chacun voulait porter la poupée pour la voir de plus près. Sans maugréer, Balthazar fit le tour des genoux de chaque élève. Les uns le caressèrent, les autres le déculottèrent pour vérifier son sexe, les troisièmes gratouillèrent ses cheveux frisés, les derniers le bercèrent tendrement. Ravi, le nourrisson se laissait faire. Tout aussi ravie, sa mère souriait, heureuse du succès de son petit.

    Puis vint l’heure des questions. Sans aucun doute la plus importante fut celle qui pointa la réaction des personnes face à la couleur de la poupée. Le concept de racisme fut suggéré. De profondes réflexions émanèrent de cette interrogation. Des enfants ont exprimé le droit à la différence, d’autres l’importance du respect. D’autres encore parlaient d’égalité entre les hommes. J’ai été très touchée d’entendre ces jeunes écoliers issus de l’immigration, sans grandes ressources, affirmer que nul ne pouvait être traité en esclave. En toute simplicité, avec des mots parfois escamotés, ces enfants se sont hissés à hauteur d’homme en prônant des valeurs essentielles. Balthazar, assis au milieu d’eux tous, écoutait avec calme tandis que sa mère lui rendait grâce d’être là tout en lançant un clin d’œil à son grand-père qui, de loin, favorisait une rencontre inaccoutumée mais précieuse, celle de l’intergénérationnel et de l’interculturel.

    En ce XXIème siècle bien entamé, je pus ainsi constater la germination des semences du siècle précédent. Qu’en sortira-t-il dans quelques années ? Je nourris le secret espoir qu’un bouquet de fleurs multicolores puisse s’épanouir et répandre, autour de lui, un parfum si doux qu’il donnera à tous les hommes de bonne volonté l’envie de bien vivre ensemble. Dans la ville et au-delà des frontières.

    Le 28 avril 2011

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    • message  2670

      Balthazar, mon bébé noir par Danielle D.

      6 mai 2011, par lucienne E.

      Texte magnifique tant sur le fond que sur la forme : Bravo!!!
      C’est tellement beau et bon de lire l’histoire de votre bébé noir. Je partage évidemment toutes ces valeurs et suis si contente de les entendre dans la bouche de "nos petits bouts" dans les écoles. L’école que je fréquente a comme slogan "école sans racisme" et effectivement c’est ainsi que je le ressens chaque mardi et vendredi après midi. Qu’ils soient d’Europe de l’Est, du Sud ou d’Afrique noire. Puissent tous ces enfants garder cette fraicheur, cette ouverture! Et puissions-nous ne pas nous laisser envahir par la peur de la différence! Cela me tient fort à coeur.
      Cela rejoint mon désir de voir évoluer Bruxelles vers plus de richesses interculturelles. On a tout à y gagner. Merci de votre si beau témoignage. Lucienne E.


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