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    ou comment Margueriet, adolescente, a vécu un effet collatéral des grêves de 60

    Nous sommes dans la période avant les fêtes de Noël et Nouvel-An. Mes parents sont hôteliers.
    Une fois de plus, cette année-là, les clients rois vont me voler mes fêtes de famille.
    « Comment, tu n’y es point encore habituée, ma fille, depuis le temps ! » me dit maman. Non, en effet, je ne m’y habituerai jamais. Tant pis, je fais contre mauvaise fortune bon cœur et je me laisse petit à petit emporter par la fièvre des préparatifs.
    Maman prépare la rédaction des menus gastronomiques spécifiques à chaque fête qu’il faudra publier dans les journaux de la région. Sans omettre d’y ajouter l’adresse et l’indispensable numéro de téléphone pour les réservations. Il n’y a plus qu’à attendre que le client se manifeste…

    En attendant, tout le monde s’y met pour nettoyer, bichonner cette trop grande maison restée quelque temps dans l’ombre de la nuit et de l’hiver.
    Lorsque papa revient avec une dizaine de beaux et grands sapins, il draine avec lui une bonne odeur de fraîcheur de sous-bois et de fête. Nous sommes tous mis à contribution, du plus petit au plus grand.
    En ce qui me concerne, je suis nommée responsable de la confection des menus, fonction que j’exerce d’ailleurs avec un certain talent. Un chaudron noir collé à son double pour être posé sur la table. Des flammes et des bûches découpées et peintes à la main sont collées à la base. Quant au menu proprement dit, il est écrit de ma plus belle plume à l’encre de chine blanche.
    Voilà de quoi occuper mes soirées après l’école.
    Ne pas oublier, bien sûr, l’argenterie qui doit briller de mille feux, ce qui ne se fait pas uniquement avec le bout de son nez : le blanc d’Espagne mélangé à l’alcool à brûler et l’huile de bras sont bien plus efficaces !
    A ce sujet, je me suis même laissé dire que quelques petits malins avaient remplacé l’alcool à brûler par notre bon vieux Peket !!! (Eau de vie). Juste de quoi lamper un petit réchauffant à l’insu de maman.
    Aujourd’hui, je comprends mieux pourquoi cette tâche, plutôt rébarbative se passait souvent dans la joie et la bonne humeur…

    Cette année-là, tout se présente sous les meilleurs auspices : 60 réservations pour Noël, 130 pour le Nouvel-An. Presque un record !
    Cependant, une certaine inquiétude commence à s’infiltrer autour de nous. A la radio, on parle beaucoup d’une grande grève à Liège et un peu partout dans le pays. On parle d’une certaine « Loi unique ».
    Loi qui regrouperait un certain nombre de mesures restrictives (taxes, impôts, etc…), visant à redresser l’état financier déficitaire de l’état belge… oui, déjà ! Je n’y comprends rien !
    Chez nous, à Nonceveux, le calme règne en maître, tandis que collines et rivières ne bougent pas de place. A croire que les radios ont tout inventé ! Noël arrive et tout se passe le mieux du monde. Les clients s’en retournent satisfaits et heureux, comme d’habitude. Pas le temps de se reposer sur ses lauriers, il faut vite préparer Nouvel-An.
    La marchandise est arrivée.

    Du côté des grèves, les nouvelles sont alarmantes.
    Mon frère François – qui fait son service militaire à l’époque – confirme que le pays tout entier est à feu et à sang. Je vois l’inquiétude plisser le front de mes parents. Ces fêtes sont essentielles à notre survie, il faut tenir pendant la « saison morte » jusqu’à Pâques. Bien des gens pensent que nous sommes riches… erreur !
    Nos parents ont vécu toute leur vie avec des dettes. Une grande famille de sept enfants à nourrir, à payer leurs études sans le soutien d’aucun organisme, pas de mutuelle, pas de bourse d’étude, pas de compensations pour les coups durs, pas de sécurité…
    Papa, maman, comment avez-vous fait ?
    Comment avez-vous fait pour si bien ménager l’insouciance de ma jeunesse ?

    Arrive le 31 décembre, tout est fin prêt.
    Côté cuisine, le chef coq, un peu nerveux, a revêtu sa plus belle toque. Côté salle, les tables dressées avec minutie et savoir-faire baignent dans une harmonie de blanc, de rouge, de vert et de lumières. Les serveurs de cette soirée sont tous vêtus de blanc et de noir selon l’usage.
    Moi, j’occupe mon poste habituel derrière le bar.
    Cheveux nattés avec soin, chemisier blanc irréprochable, jupe plissée foncée couvrant largement les genoux, telle est ma tenue pour la circonstance.
    Mon travail consiste essentiellement à préparer les commandes de la salle en vins, apéritifs, eaux et toutes autres boissons selon les desiderata du client roi. Evidemment, je ne suis pas seule à occuper ce poste.
    Les frigos sont remplis de boissons diverses, pas un seul verre ne traîne sur le zinc, les seaux à glace étincelants attendent le champagne. On vérifie une dernière fois, rien ne manque, on est fin prêt !
    Mes frères donnent un dernier coup de fer sur le pli de leur pantalon. Ils vérifient leur tenue : « Mon nœud, ma cravate sont bien en place ? » Un dernier coup de peigne pendant que l’orchestre commence à jouer. Voilà, tout est fin prêt… reste plus qu’à attendre notre client roi.
    Bizarrement, cette année-là, il se fait attendre.
    Les premiers arrivés sont en effervescence. Ils racontent les émeutes, les piquets de grève et même les clous qui parsèment la route.
    Nous essayons de ne rien laisser paraître de notre inquiétude grandissante. Comme les gens du spectacle, nous devons, coûte que coûte, faire bonne figure.
    Mais… le temps s’égrène lourdement sur fond d’angoisse…
    A 22 heures, moins d’un tiers des réservations sont parvenues jusqu’à nous. Maman demande à l’orchestre de jouer des airs entraînants et gais, mais le cœur n’y est pas.

    Le lendemain, l’heure du bilan est catastrophique : il nous reste sur les bras une quantité invraisemblable de denrées périssables telles que huîtres et faisans. Le congélateur n’existe pas encore, seule une chambre froide fait office de frigo.
    L’atmosphère est morose.
    Maman pousse son petit monde à la consommation : « Mange des huîtres, ma petite chérie, ça te fera le plus grand bien » me dit-elle avec conviction. Elle me donne même le mode d’emploi : « Un tour de moulin à poivre, une goutte de citron… si l’huître se rétracte, c’est qu’elle est toujours bien fraîche ! Tu la détaches avec ton couteau comme ceci, tu approches ta coquille de tes lèvres et vloup, tu avales tout d’un coup sec ».
    Cette masse visqueuse ne m’inspire guère confiance, mais, pour faire plaisir à maman, je m’exécute, non sans un brin de dégoût.
    Ce petit rituel aura lieu ainsi pendant plusieurs jours.
    Si maman avait pu, elle m’en aurait servi même au petit déjeuner ! Savez-vous que, depuis lors, je suis devenue allergique aux huîtres ? Quant aux faisans, je n’en ai plus jamais mangé par la suite. D’accord, comme moyen de torture, il y a pire ! N’empêche que, cette année-là, nous dûmes serrer la ceinture de quelques crans de plus.
    Nous sommes en 1960.
    Cette année-là, quelques têtes brûlées mirent le pays à sac pour une « Loi unique » qui fut quand même votée.
    Tout ce gâchis pour rien !

    Non, pas tout à fait car, en écrivant cet épisode, j’ai senti frémir ma plume sous mes doigts, le temps de retrouver papa, maman et ma famille. Le temps de me replonger avec émotion dans ce bain de jeunesse qui reste, à tout jamais, gravé dans mon cœur…

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    • message  2583

      Un réveillon pas comme les autres par Margueriet D.

      3 janvier 2011, par Louise Elisabeth

      Il serait intéressant de lire le point de vue des ouvrières/ouvriers sur la même grève de 1960.
      Bien sûr, la perte financière et matérielle pour les restaurateurs fut lourde et il a certainement fallu des mois aux parents de Marguerite pour renflouer le manque à gagner de ce réveillon.
      Toutefois, j’avoue que la stigmatisation affichée dans les dernières lignes du récit me serre le coeur.
      Cette période a été déterminante pour toute la Belgique et les résistances du monde ouvrier dans les zones industrielles - particulièrement du côté de Liège - n’avaient rien de capricieux.
      Qu’une lutte n’ait pas abouti à une victoire ne justifie pas qu’on la balaie d’un coup d’humeur : des milliers de familles se sont trouvées dans la détresse : on entrait en Belgique dans la période du déclin des zones industrielles minières … 50 ans plus tard, la relance n’est pas encore assurée .


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