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    J’ai quatre ans. Oncle Robert est là devant moi, il s’est agenouillé face au fauteuil d’osier. Je tremble de bonheur, je tends la main vers la petite boule de poils noirs. Il est là le grand-oncle celui qui offre un chaton à celle qui n’en a que faire, celui qui a songé à plaire à la fillette sans se soucier de l’avis de la mère, celui qui donne si volontiers des prunes de son jardin, des pissenlits et des champignons qu’il a récoltés dans les prés.

    Il est là, il me sourit malgré son bec de lièvre. Ses parents étaient assez riches mais dans son enfance la chirurgie esthétique n’existait pas, alors il assume son physique comme il peut. Oncle Robert n’est pas beau comme ses deux frères qui sont commandants de gendarmerie et ont pour moi, des allures de John Wayne. Il tient un commerce, il répare et à l’occasion, il fabrique des chaussures et des sacs. Il a des doigts d’or mais il n’est pas très attiré par le travail. Sa boutique a souvent porte close. Il vit seul, il a peu de besoins. Le samedi, il rapporte chez ses clients les souliers qu’il a remis en bon état. Ce qu’il aime, c’est parler, boire une tasse de café ou un bol de soupe ici ou là, sillonner le village à pied ou en vélo, colporter des ragots, aider un peu une gamine à faire ses devoirs, une vieille à faire ses courses, conduire des enfants à l’école et surtout jouer aux cartes. Il en connaît des endroits où jouer aux cartes ! Il bat les cartes comme un croupier. C’est l’as de la carte à jouer, du calcul mental, des distributions rapides !

    Il n’a pas d’âge. Il a toujours sur la tête une casquette à carreaux qu’il ôte dès qu’il entre dans une maison. Il n’a pas beaucoup de cheveux, juste une couronne grisonnante. Il est vêtu d’un vieux costume gris, d’une chemise blanche et des bretelles maintiennent son pantalon en place.

    C’est un cercle sans fin, le costume du dimanche devient le costume des jours ordinaires lorsque le plus ancien est trop usé. Quand il va jusqu’à la ville, en train, avec sa plus jeune sœur, il en revient presque toujours rhabillé de la tête aux pieds, des chaussettes jusqu’à la casquette si nécessaire…

    Oncle Robert essuie son front avec son mouchoir bleu bordé de lignes. Du beau linge, bien propre sur lequel sa sœur veille. Pourtant, sa sœur lessive dans une drôle de machine. Elle fait d’abord tremper le linge dans de grandes bassines avant de faire bouillir les cotons blancs. Pour laver le linge de couleur, elle actionne une manivelle placée dans un baquet en bois. Ça lui en fait des litres et des litres d’eau à faire chauffer sur le petit réchaud à gaz de la buanderie. Elle rince abondamment. Pour rendre le blanc plus blanc que blanc, son truc à elle, ce sont les « boules de bleu ». Elle essore les pièces en les faisant passer dans une sorte de rouleau puis fait sécher le linge au grand air. Jamais, oncle Robert ne se pose des questions sur cette tâche ingrate. Il pense sans doute que les prunes ou les pommes offertes rétribuent tout ce travail.

    Sa jeune sœur s’affaire sans cesse. Chez elle, ça embaume le savon noir, la lavande, le cerfeuil. Laver les sols à grandes eaux, cuisiner des grosses soupes, préparer des confitures, stériliser des légumes. Combien de bocaux a t-elle garnis de pieds de céleris, de haricots, avant de les placer dans la grande marmite pour les stériliser ? En ce temps-là, pas de surgelés et peu de conserves industrielles. Chez grand-mère, on cultive toutes sortes de légumes et on récolte quantité de fruits dans le verger jouxtant la maison. On élève des poules, des lapins et même des moutons.

    La charrette du fermier est arrêtée devant la maison. Maman achète le beurre, le lait, la boulette. L’occasion de prendre un savoureux goûter. Quelques heures plus tôt, la charrette du boulanger tirée par deux chevaux rangée le long du trottoir, occupait la même place. Le pain est frais. Maman coupe une belle croûte qu’elle tartine de bon beurre. Elle me la tend. Puis elle coupe une tranche qu’elle beurre ensuite pour l’oncle Robert.

    L’oncle se régale. Comme moi, il boit un grand bol d’Ovomaltine. Un goûter consistant pour l’homme mûr et l’enfant…

    « Ce ne sera pas possible de garder ce chaton. Les voisins ont deux chiens… » L’excuse est trouvée. L’oncle n’en tient pas rigueur, il repart avec le chaton dans sa caisse.

    Quelques jours plus tard, il m’offre un petit sac en fil rempli de pièces de 10 et de 25 centimes, des pièces trouées. Il aime donner des petits riens comme s’il offrait des trésors. Il aime surtout s’asseoir dans une cuisine accueillante, parler en regardant s’affairer une ménagère de la famille ou une voisine.

    Voilà la vie de l’oncle Robert, trouver des prétextes pour rendre de courtes visites qui occuperont une partie de sa journée. Le soir, il joue aux cartes. Le dimanche, il faut que grand-mère répète plusieurs fois « chut » pour qu’il fasse silence pendant que le journaliste sportif de l’INR communique les résultats de football. Plus bruyant que les enfants. Plus bavard qu’une femme, l’oncle Robert !

    Installée à la table de la cuisine, je colorie ou j’utilise des cachets représentant des animaux pour composer des petits tableaux. Attention aux crayons à l’aniline ! Attention à l’encre du tampon sur les vêtements !

    Les adultes boivent une trappiste tandis que les enfants sirotent un verre de grenadine. Grand-mère tricote. Elle vient de rentrer du cimetière où chaque dimanche elle se recueille sur la tombe d’un neveu mort à la guerre. Un beau garçon qui aurait dû mener une belle vie. Maman lit un des nombreux magazines auxquels mes grands-parents sont abonnés. Les hommes écoutent la radio. Le chien est dans son panier près du poêle.

    Robert, l’oncle au costume du dimanche, celui qui fait le désespoir de sa sœur tant il entretient mal sa maison et sa boutique, ne pense sans doute qu’aux parties de cartes du soir ou bien aux petites visites impromptues qu’il fera le lendemain après avoir travaillé un peu dans son atelier. Celui dont la vie est surtout faite de la propagation des rumeurs et de la distribution de cadeaux de peu de valeur, se repose sur une chaise en attendant de manger des tartines et surtout de taper la carte.

    Je le vois. Il se tait durant quelques minutes, le temps de l’information. Il a un avis sur tout. Sur le nouveau vicaire du hameau voisin qui fume de gros cigares, sur la meilleure façon de cuire le rôti, sur la chasse qu’il ne pratique pourtant pas.

    Qu’il gagne ou qu’il perde, le dimanche aura été réussi puisque les cartes étaient au rendez-vous !

    Quant à moi, les premières parties terminées, je reprends avec mes parents le sentier qui nous ramène à la maison. Durant le trajet, il y a l’incessant ballet des wagonnets qui courent le long de fils d’acier. C’étaient les étranges nacelles du pays noir pareilles aux cabines d’un téléférique.

    Je ne pourrais dire si celui qui aimait fréquenter le marché hebdomadaire, aimait également entendre chanter Rina Ketty les jours de kermesse ou manger un cornet de crème glacée que le marchand servait de sa charrette tirée par un cheval blanc.

    Je me souviens surtout du chaton offert et sitôt reparti, du filet de piécettes et des cartes distribuées de maîtresse façon !

    ps:

    D’autres textes de Micheline Boland sur :
    - son site
    - son blog

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    • message  2508

      L’oncle Robert

      11 juin 2010, par j k

      j’adore tous ces petits détails qui nous font participer à la vie de famille d’antan
      vos descriptions nous permettent de retrouver des gestes, des ambiances,des moments simples que nous avons tous connu
      merci pour ce beau texte si bien décrit


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