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  • Ce texte est issu de notre recueil d’histoires vécues imprimé sous forme de livre « Et la lessive - Instantanés sur l’évolution de la femme au 20e siècle »
    À l’heure où j’écris ces lignes je regarde la neige tomber à 9000 kilomètres de mon biotope belgo-naturel. La neige qui tombe est canadienne, la ville est Calgary, on n’y parle peu ou prou ma langue maternelle. Voilà où je me trouve, au milieu de nulle part et à côté des Rocheuses, privé de mon environnement professionnel hautement technologique, de mon téléphone portable, de ma voiture de fonction, de mes repas d’affaires et de mon salaire de misère d’humble valet d’une grosse compagnie américaine. Le sevrage est douloureux au début : que vais-je faire de tout ce temps qui me reste à remplir ?
    Depuis six mois, j’ai découvert trois enfants, une femme, un cerveau à occuper et une baraque à tenir. Et bien voilà qui occupe bien plus que je ne me l’imaginais.
    Il y avait huit ans que cette idée de partir marinait, avec des hauts et des bas. Nous avions déjà vécu un an à Montréal pour le travail de mon épouse, et nous avions trouvé l’expérience intéressante. Mais le quotidien de deux travailleurs mariés avec trois enfants offre rarement du temps à la réflexion, et encore moins quand il s’agit, pour un mâle, de penser qu’il va se retrouver à torcher le plancher, surveiller les devoirs dans une langue étrangère, faire les courses et approcher de très près une lessiveuse.
    Puis vint l’accident, le décès d’un proche parent, qui déclencha une suite de réactions. La moindre ne fut pas une dépression légère, mais ennuyeuse, de ma part. C’est alors que l’année sabbatique prit plus de sens, dans la mesure où un renversement, ou devrais-je écrire une modification de trajet, pouvait infléchir le cours d’une pensée par trop mécanique.
    J’ai appris que pour partir, pour quitter un cocon tissé de fils en acier, il faut lutter contre le regard, les commentaires des autres et acquérir une certaine indépendance d’esprit. Quel hiver de la pensée aura-t-il fallu pour que la glace
    craque ? Et quel printemps de l’esprit faut-il pour qu’il prenne une autre direction ? Comme des millions de blancs de l’hémisphère nord, j’ai été élevé dans un schéma classique, maman-maison et papa-boulot. Cela marque, en fonction du degré de maturité de la personne, une partie de notre comportement. Mon épouse vient du même environnement. C’est une femme moderne. Hautement diplômée, et professeur d’université. Son milieu est très masculin, peu sensible au changement, et encore moins porté à l’amélioration de la carrière des femmes, surtout avec enfants. Heureusement, les femmes évoluent plus vite que les hommes, et son milieu familial est plus apte à l’adaptation que le mien. L’équation familiale s’en trouve bonifiée. Je voudrais aussi préciser que, pour moi, femme moderne n’est pas incompatible avec femme tout court. Il appartient aux hommes autant qu’aux femmes de changer leurs places respectives dans la société.
    Nous décidons donc, un beau jour, de briser nos chaînes, et de partir un an loin, en anglais, avec un salaire, le sien. Peu d’hommes acceptent cela. Les enfants, quinze, douze et huit ans plongent dans une culture étrangère, dans une langue qui n’est pas la leur. Au revoir famille et copains, bonjour l’Ouest.
    Avec le recul, j’ai sans doute aussi considéré cette expérience, avant qu’elle ne débute, comme un défi personnel, mâtiné d’un brin de fanfaronnade vis-à-vis de mes collègues. Ils n’en reviennent toujours pas « que j’ai perdu mon salaire pendant un an ». Le regard des autres aussi est un frein, et cette prise d’indépendance reste un effort de tous les jours. À cette heure, j’y vois une victoire personnelle, mais la guerre n’est jamais gagnée dans ce domaine. Les remarques sur ma carrière future ont été moindres que ce que j’avais imaginé. J’attribue cela au changement qui commence à poindre dans le milieu qui est le mien. Cela dit, je n’ai pas été remplacé. Mes collègues se sont appuyé mon boulot, certains m’en tiendront rigueur. Revenir dans ce chaudron ne sera pas une mince affaire.
    Une chose est de le dire, autre chose est de le faire. Mon épouse reste payée par la Belgique, c’est le système des années sabbatiques propres à l’université. Je vais donc vivre aux crochets de ma tendre moitié. Laisser ma femme assurer le quotidien ? Encore moins envisageable.
    Notre maison est louée meublée. C’est encore un frein pour beaucoup de ceux auxquels j’ai parlé de notre expérience. Quitter son parquet ? Certains ne le conçoivent même pas.
    Ce fut, au début, une expérience choquante, choc est à prendre dans le sens tremblement de terre. Quand la croûte terrestre se fend, les failles existantes s’agrandissent ou se comblent, mais rien ne reste en place.
    Certains êtres d’exceptions ont un métabolisme rapide, le mien est pathologiquement lent.
    Il m’aura fallu des semaines pour comprendre que les garçons se disputent naturellement. Que les devoirs sont une affaire à suivre de près. Que les patates cuisent longtemps. Qu’un concombre n’est pas une courgette. Mâles amis, je vous conseille de découper un concombre en rondelles, de huiler les dites rondelles et de les placer dans la poêle. Puis de regarder la tête de votre chérie quand elle aperçoit le tout. Inouï ce qu’elles peuvent rire, ces garces. Qu’une fille de quinze ans pense. Beaucoup. Et pas toujours comme vous, rarement en fait. Qu’un gamin de douze ans qui ne veut pas penser, ne pense pas. Et qu’un autre de huit qui dit ‘Bonjour, Poulette’ à son institutrice mérite qu’on s’intéresse à lui, et pas seulement à l’institutrice. Qu’une liste de courses se prépare en regardant dans les armoires. Que les journées sont trop courtes pour tout faire. Que la poussière s’accumule partout, toujours, vite et sans relâche. Que demander d’enlever ses chaussures pour respecter le travail des autres est harassant. Que la laine ne supporte pas l’eau chaude. Que la file à l’hosto est la même pour tout le monde. Que le frigo regorge de restes qu’il convient de ne pas oublier. Que le lever du matin est le moment où vous devez démontrer que votre énergie est communicative. Qu’il convient de limiter l’épaisseur des couches de Nutella sur les tartines, et de trouver le moyen approprié de sanctionner un dépassement, sachant que si ce moyen est différent d’une fois à l’autre, c’est encore mieux. Que les grandes courses ne se font pas en trente minutes. Que le linge se trie. Que les gants se trouent, comme les chaussettes. En matière de réparation, je n’en suis resté qu’aux boutons. Que les chambres se rangent, et de préférence par leurs propriétaires. Que les lampes ne s’éteignent pas toutes seules. Que les peignes se nettoient. Que l’école termine tôt et que les photos numériques que vous étiez en train de traiter attendront demain ou un autre jour, ou encore plus tard, comme la pièce de théâtre que vous voulez écrire. Que se retrancher derrière un ordinateur n’est pas la meilleure façon d’élever ses enfants. Et qu’interdire, c’est éduquer. Que le porc cuit longtemps. Que les chaussettes s’apparient. Que le latin est bon pour toi, mon grand. Que la télévision avec le câble, c’est un gros boulet. Que le jazz ne plaît pas aux ados, quel malheur…
    Respirons. Je n’ai pas encore touché au fer à repasser. La technologie de ce truc dépasse largement mes compétences, et je ne porte plus de chemise depuis le 30 juin.
    Ma récompense ? Une remarque d’un gamin : « C’est drôle, maintenant c’est Maman qui demande à Papa si c’est le jour du choco dans les sandwiches ! » Bonheur, les genres sont mélangés.
    Je suis convaincu d’une chose : le changement, dont l’origine grecque est la même que pour crise, est salutaire, risqué, et source de découvertes.
    Salutaire, parce que, comme dans la nature darwinienne qui nous entoure, le changement est source d’amélioration. Il n’y pas d’évolution sans diversité. Il n’y a pas de rails qui tiennent quand le sol tremble, la différence de masse est trop grande. Il en est de même pour l’être humain. Une aventure comme la nôtre nous fera voir l’existence sous un angle différent.
    Risqué, parce que l’éloignement et le temps libre pendant lequel le cerveau gamberge amènent parfois des questions dont on aurait bien voulu se passer. Suis-je fait pour être père, par exemple quand une crise avec un enfant se prolonge, au delà de votre seuil d’explosion interne ? Simple quand on le lit, dérangeant quand on le vit. La réponse vient avec le temps et un autre regard sur l’existence.
    Source de découvertes : la vie peut être belle et simple à la fois. Soyons réalistes : il y a des gens plus simples que moi, et même beaucoup plus selon ma charmante épouse. Mais j’ai certainement changé certains de mes modes de pensée. Mes rapports avec ma tribu proche ont changé, et nous sommes devenus plus cellulaires, dans le sens biologique du terme. Je ne crains pas, loin s’en faut, le renfermement. Je parlerais plutôt d’unité constructrice, en mouvement permanent, dont les constituants s’enrichissent mutuellement. Jamais un job, aussi intéressant soit-il, ne devrait vous faire manquer cela. Bon, il faut de la tune pour vivre, mais pour vivre quoi ?
    Je ne puis dire, dans l’état actuel des choses, si c’est une stèle, une statue ou un mausolée qu’il faudrait ériger à la gloire des femmes.
    Maintenant je sais ce qu’elles font, les fées du logis. Tout ! Mais rien qu’un homme ne saurait faire avec un brin de modestie, de jugeote, d’engagement.
    Le retour a été dur. Pas seulement à cause de la pluie qui tombe sans discontinuer, mais parce que le risque de retomber dans nos travers anciens est très présent. Le travail va reprendre, l’entretien de la maison, les courreries vers les différents tennis, scouts, docteurs, déchetterie, gymnastique, amalgame non exhaustif. Les trajets vers la ville, les files vers le travail. Et au travail, mes collègues gentils mais très attachés à leurs prérogatives. Comment résister, et être soi-même, et ne donner à cet employeur aucune parcelle de mon âme, juste du temps ?
    Je vous laisse, l’école est finie, le goûter approche, le Spirou est arrivé, il faudra décider qui le lit en premier.
    Il faut que j’apprenne à mes enfants que le jour ou la terre sera dirigée par les femmes, il y aura enfin un avenir pour l’homme.

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