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  • Ce texte est issu de notre recueil d’histoires vécues imprimé sous forme de livre « Et la lessive - Instantanés sur l’évolution de la femme au 20e siècle »
    Je suis né en 1944 dans un village minier de la région liégeoise. Avant la guerre, mon père était boucher-charcutier et ma mère travaillait à ses côtés. Après 5 ans de captivité, mon père est revenu malade. Le magasin fit faillite et mon père, après quelques mois de recherche, fut embauché à la FN (Fabrique Nationale d’armes de guerre, usine située à Herstal, près de Liège).
    Mes parents eurent 4 enfants. Ma mère, la première levée et la dernière couchée, ne manquait pas de besogne avec cette famille nombreuse. A elle, revenaient les tâches traditionnelles du ménage : lessive, repassage, cuisine, vaisselle, mise en conserve des fruits et légumes du potager cultivé par mon père et même le tricot pour lequel je m’émerveillais lorsque je constatais que, grâce à l’usage simultané de quatre aiguilles, les chaussettes n’avaient aucune couture.
    Le suivi des travaux scolaires était, lui aussi, attribué à ma mère. Tandis que nous étions attablés à la salle à manger avec nos livres et cahiers devant les yeux, elle s’affairait dans la cuisine, tout en interrompant régulièrement sa tâche pour répondre à nos appels. Et avec moi, Dieu sait si ce ne fut pas facile, car dès la deuxième primaire, je connus de nombreux déboires.
    Enfant, j’ai entendu ma mère qui confirmait cet engagement de femme au foyer en répétant que c’était son devoir de mère et d’épouse. Certes, elle avait parfaitement intégré la répartition des tâches de mes grands-parents. Pour mon grand-père, il était évident que l’homme ramenait les sous et la femme tenait le ménage.
    Puis, un jour, acculés par leurs dettes, mes parents prirent une grande décision, celle du travail de ma mère. Engagée à la FN comme « femme machine », cette dernière partit, tous les matins, à l’usine. Là, elle devait répondre à des normes précises de production. Mon grand-père fut scandalisé par cette option.
    Le rythme de travail auquel ma mère était soumise, et toutes les femmes qui travaillaient avec elle, était éreintant : travail simultané sur plusieurs machines, cadence de production très soutenue, pauses limitées et de courte durée, nettoyage des tables et machines avant de céder sa place aux suivants, semaine de 45 heures, salaire nettement inférieur à celui des hommes.
    Mes parents s’étaient organisés pour qu’il y ait toujours une présence de l’un d’eux à la maison. En effet, le travail en équipe tournante permettait des horaires différents. Mon père et ma mère se sont donc inscrits dans des pauses contraires. Ainsi, lorsque nous rentrions de l’école, nous étions toujours accueillis par l’un ou l’autre avec des tartines de confiture ou sirop de Liège déjà préparées sur la table.

    Un jour, ma mère tomba gravement malade au point de ne jamais pouvoir reprendre le travail. J’avais alors 16 ans et j’ai proposé à mes parents de quitter l’école pour les aider financièrement. Après avoir passé des tests d’aptitudes à la FN, où j’eus de bons résultats, je fus engagé comme « gamin machine » avec un salaire équivalent à celui des femmes. Cinq ans plus tard, je fus licencié pour des raisons salariales. Du salaire enfant, j’allais passer au salaire homme, trop coûteux pour l’entreprise. J’ai rapidement retrouvé un emploi comme magasinier dans une petite entreprise.
    J’avais 22 ans, lorsqu’en 1966, les femmes de la FN se mirent en grève. Leurs revendications étaient fermes. Elles ne pouvaient plus supporter la différence salariale entre hommes et femmes qu’elles vivaient comme une profonde exploitation. Plusieurs pays d’Europe soutinrent ce mouvement.
    La grève débuta le 16 février. Nous étions tous à table lorsque nous avons entendu à la radio l’annonce de l’arrêt de travail. Une prime incorrectement payée fut utilisée comme prétexte. Cette erreur suffit pour mettre le feu aux poudres.
    Les jours qui suivirent, malgré le froid hivernal, les femmes manifestèrent dans les rues. Vêtues de leur lourd manteau, fichu sur la tête, sacoche au bras, elles portaient des calicots et exigeaient haut et fort : « A travail égal, salaire égal ! ».
    Très vite, les hommes furent mis au chômage technique. A cette époque, seule la compensation syndicale comblait le manque à gagner. Autant dire, presque rien ! Restait mon salaire pour permettre à la famille de se nourrir et se chauffer. En effet, les retombées de cette grève furent immédiates sur bon nombre d’entreprises de la région, dont celles qui occupaient mes deux sœurs. Mon plus jeune frère, lui, était toujours à l’école.
    L’insuffisance des rentrées mit ma mère fort en colère. Elle trouvait cette grève très pénalisante sur le plan financier tant et si bien qu’elle refusa de manger pour nous laisser un maximum. Nos repas, inlassablement les mêmes, m’indisposaient car je voyais ma mère se priver de tout. Nous avions appris à nous satisfaire de peu : des pâtes à la sauce blanche avec parfois deux saucisses à partager en six.
    Dans ma propre entreprise, les matières premières n’arrivaient plus régulièrement. Mes prestations suivirent le rythme des possibilités de travail. Les jours où j’étais au chômage, je me rendais à Herstal. Là, je circulais autour de l’usine pour sentir le climat, écouter les haut-parleurs qui diffusaient les messages syndicaux, regarder la place communale noire des 3.800 femmes qui avaient déserté l’usine. Ces rassemblements se vivaient dans une ambiance survoltée qui montrait la détermination des grévistes. Les propositions successives, jugées insuffisantes, étaient rejetées les unes après les autres.
    Quand je rentrais à la maison, l’atmosphère était lourde. L’angoisse de ne plus avoir de pain sur la table habitait tout un chacun. Mon père tournait en rond. Il se sentait impuissant. Il cherchait à s’occuper. Ce n’était pas encore la saison pour travailler au potager. Restaient quelques réparations à faire dans la maison.
    Les semaines s’écoulaient, de plus en plus tendues. Ma mère ne croyait plus à l’issue positive de cette grève. J’ai vu ma mère pleurer même si elle s’arrangeait pour nous cacher ses larmes. L’absence d’argent la désespérait. La misère s’installait dans les familles des travailleurs et nous ne faisions pas exception. Je garde un souvenir amer de mon anniversaire passé sous silence tant la tristesse et l’inquiétude nous avaient gagnés.
    L’ampleur du mouvement fut telle qu’on ne voyait plus le bout du tunnel. Les jours se suivaient, monotones et déprimants. Pour ma part, je me sentais soulagé de pouvoir encore travailler deux ou trois jours par semaine, occasion de sortir de chez moi et de ramener un peu d’argent.
    Enfin, le 16 mai, un communiqué à la radio annonça la fin de la grève suite à un vote secret des femmes de l’usine. La majorité de celles-ci souhaitait reprendre le travail après négociations positives. La durée de travail hebdomadaire allait passer de 45 heures à 44 sans perte de salaire. Et dorénavant, les salaires connaîtraient une indexation plus régulière. En entendant cette nouvelle, ma mère pleura de joie et se jeta dans les bras de mon père. Mon père dit alors que cette grève avait été un mal nécessaire pour répondre aux revendications des femmes. Le cours normal de la vie reprit vite le dessus et j’en fus tranquillisé.

    Cette grève, longue de trois mois, permis d’obtenir quelques améliorations mais nous plongea aussi dans un climat familial pénible. Cette période de ma vie m’a marqué non seulement par ce que j’y ai vécu mais aussi par cette perception plus affinée de la discrimination qui touche les femmes. Et je déplore encore aujourd’hui cette différence qui m’apparaît fort injuste.

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