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  • Ce texte est issu de notre recueil d’histoires vécues imprimé sous forme de livre « Entre rire et pleurer »
    Jacques est frère de Jean et apôtre du Christ. Martyrisé à Jérusalem, son corps est ramené en Espagne où son tombeau est découvert au 9ème siècle. Il réalise quantité de miracles après sa mort.
    Depuis des siècles, une foule innombrable d’hommes et de femmes s’engagent sur le chemin de Compostelle, poussés par la dévotion, la pénitence, la quête de soi, le culte des reliques, l’exaucement des vœux, les remerciements…Certains se mettent en route pour le sport ou le tourisme, mais tous arrivent transformés.
    Au long du chemin, quantité d’objets, d’architectures témoignent du sentiment des hommes de participer à ce flux qui coule des quatre coins de l’Europe.

    Août 1996. J’ai jeté mon sac à dos et ma casquette. Tout est fini.
    Je suis seule au milieu du cloître de cette ancienne abbaye transformée en hôtel. La fontaine qui s’épanche sous le ciel noir constellé me semble trop sonore dans le mutisme de la nuit et m’empêche de descendre en moi. Contemplant la coquille ramassée le matin même sur la plage de Padron, tout à l’ouest de l’Espagne, là où a débarqué Marie Salomé offrant les restes de l’apôtre à l’Espagne, j’attends le résultat de ma quête, la possible transmutation. Un échelon plus haut sur le chemin de la connaissance. Le rapprochement vers le divin. L’immersion de tout à l’heure dans la masse de touristes, la file devant les reliques du saint, l’émotion d’avoir atteint le but du voyage me semblent déjà appartenir au passé. Curieux.
    Tout a commencé il y a sept ans, en 1989, à Bruxelles. Sur le parvis de l’église Notre-Dame de Bon-Secours, un samedi d’automne à neuf heures du matin, nous étions trente-trois apprentis pèlerins à étonner les bonnes gens du quartier en buvant du mousseux dans des coquilles Saint-Jacques. Une idée qui allait nous mener très loin sur le sentier de l’initiation.
    La place Fontainas est l’ancienne porte Saint-Jacques où se réunissaient les courageux partants et le mauclair du portail de l’église nous le rappelle encore avec sa statuette dotée de ses attributs : bourdon, chapeau, besace.
    Nous déambulâmes, sans trop nous presser, jusqu’à l’église Saint-Pierre à Uccle, promenade récompensée par une délicieuse pitta, dégustée de bon droit au milieu de l’après-midi. Jusque là, rien de bien terrible.
    Au jour fixé, nous partîmes de cet endroit précis et arrivâmes à Hal. Ainsi de suite. Progressant à chaque fois du dernier lieu atteint en prenant de temps en temps un jour de week-end, nous parvînmes à la frontière. Nous nous donnions rendez-vous en voiture au point de départ, en placions une au point d’arrivée et, la marche terminée, les chauffeurs retournaient chercher leur véhicule.
    Puis vint le temps où l’on se rendit compte qu’il fallait consacrer plusieurs jours à notre progression. La réelle aventure commençait.
    Voyager en groupe n’est pas facile, à plus forte raison si l’on passe toute la journée ensemble de l’aube jusqu’à la pré-aube du jour suivant. Les gais lurons hétéroclites que nous étions, pleins de vitalité, de sang, de sève, marchaient tambours battants et trompettes sonnantes, mais pas en continu. Il y avait les marcheurs rapides venus pour faire du sport et les marcheurs lents venus pour faire un vrai pèlerinage et regarder les petits oiseaux. Il y avait ceux qui avançaient trop vite et ceux qui n’arrivaient jamais. Les rapides s’arrêtaient parfois pour attendre les lents et lorsque ceux-ci se pointaient, repartaient tout aussi vite. Les retardataires ne se reposaient donc jamais. Il y avait bien une voiture-balai qui nous suivait ou nous rejoignait plus loin si le chemin était impraticable. Mais tous, nous essayions de nous accrocher, de nous contraindre, de serrer les dents pour ne pas avouer notre faiblesse et monter dans le véhicule. Les tensions grimpaient avec la fatigue, et la verdeur du langage aussi. La voiture-balai se faisait insulter et essayait de se cacher dans des coins ou derrière des arbres, mais toujours l’on voyait le bout de son nez, en attente, menaçant.
    Parcourir la France du nord au sud est fabuleux. J’ai vu se transformer les paysages. J’ai traversé des villes, des villages, des campagnes, des forêts, des vignes ; longé des chemins de halage, grimpé et descendu des côtes, franchi des ponts. Nous couvrions des kilomètres. Ne me demandez pas combien par jour ni combien en tout, je n’en sais rien. Je ne voulais pas compter, je voulais vibrer. Vibrer en sentant la route sous mes pieds et en regardant autour de moi. Je rencontrais l’espace. J’essayais de vivre cette fameuse route initiatique, d’être attentive à une possible transformation en moi. Nous suivions la route dite Charlemagne, indiquée par l’éléphant sculpté dans les chapiteaux de certaines églises. Les églises ! Il y avait celles fortifiées de Thiérache, celles datant de l’an mil formant couronne autour de Laon et aussi Paris, Chartres et sa crypte envoûtante avec Notre-Dame-Sous-Terre…
    Puis, celles, romanes, que l’on doit bien regarder, aux chapiteaux ornés de symboles représentant divers degrés de la connaissance, feuilles de chêne ou d’acanthe, humains se débattant dans la forêt, luttant avec des lions, leurs énergies instinctives. Nombreuses sont les églises où il faut descendre des marches, où l’on trouve de très anciennes vierges noires. Petites, basses, sombres, elles invitent à l’intériorité.
    Allez à Poitiers visiter la magnifique église carolingienne, tapissée de fresques colorées, avec son baptistère central où le baptême se faisait par immersion ! Visitez aussi, dans la même ville, l’église Sainte-Radegonde et son très vieux pèlerinage à la princesse mérovingienne !
    Ce furent de grands chocs émotionnels. Le plus violent eut lieu à Aubeterre. Une grande église du 6ème ou 7ème siècle, entièrement taillée dans le roc, y compris les galeries intérieures, contenant un cimetière. Sombre, froide, humide, elle dégageait une impression de fantastique.
    Nous marchions toujours, persévérants, cueillant des mûres au hasard des sentiers, saluant les paysans, les villageois, les citadins, cherchant un endroit pour manger notre viatique ou pour boire à notre énorme soif. La marche était souvent difficile. Nous ne suivions pas toujours les sentiers « tout faits », cela aurait été trop facile. Que de fois, ne sommes-nous pas retournés sur nos pas, le chemin n’existant plus parce que plus personne ne passait par là depuis belle lurette. Ou bien un paysan avait creusé un fossé pour s’approprier le terrain. Il fallait alors le franchir. C’est comme cela qu’en sautant, je suis tombée à pieds joints dans la boue tapissant le fond et il a été fort difficile de me tirer de là, car plus je faisais d’efforts, plus je m’engluais.
    Nous logions dans de petits hôtels ou en gîtes et le soir, fourbue, je soignais mes pieds martyrs. Mais la récompense de la journée était le souper. Je me donnais un air civilisé pour passer à table, alors que mes compagnons, se comportant en véritables pèlerins, se conduisaient paillardement. Nous étions un spectacle, fiers de montrer notre accent et notre origine.
    Puis ce furent les Pyrénées. Là commencèrent les véritables épreuves. Ce fut horrible. Je ne suis pas une montagnarde. Le premier jour, nous descendîmes un chemin qui devait déboucher sur une route mais qui se terminait en réalité en queue de poisson. Il a fallu tout remonter, lentement, péniblement, Henri, notre guide improvisé, pestait contre sa carte qui, disait-il datait de 1941.Un seul n’a pas voulu remonter et s’est jeté dans les ronces et les épines. Il a mis moins de temps que nous pour rentrer à l’hôtel, tout ensanglanté et les vêtements déchirés. On nous attendait à un certain endroit pour quinze heures et nous avons été retrouvés à minuit et avons passé une bonne heure à la Guardia Civil. Par trois fois, j’ai cru exhaler mon âme. A ce moment-là, j’ai maudit l’idée de mon pèlerinage et je m’imaginais devant la télévision, les deux pieds sur la table.
    L’Espagne est différente. De riches villes, de pauvres villages avec des églises dorées. Des habitations troglodytes creusées dans le roc ou dans le sable, véritables repères d’animaux. Beaucoup de ponts, enjambant des rivières parfois à sec. Un soleil de plomb, des fontaines glacées, des déserts de pierraille. Et aussi le son de la guitare la nuit…
    Après les Pyrénées, la marche devint plus aisée, le camino nous invitant à le suivre sous la Voie Lactée. Sur ce sentier la coquille est partout : gravée dans les pierres, en panneau indicateur. Dans certains relais, on tamponnait d’un cachet d’encre notre carnet de route pour prouver notre passage.
    Nous rencontrions de plus en plus de pèlerins, nous n’étions plus seuls. On approchait. Voilà le point de vue sur Compostelle et son énorme cathédrale baroque. Mon cœur battait, battait ..
    J’ai fait la file pour exprimer mon vœu sur les reliques du saint patron de l’Espagne.
    Tout est consommé.
    Je me prépare à quitter furtivement ce cloître et à me coucher. Mais je ne vous ai pas dit que ce fut aussi le début d’une aventure amoureuse ? Aphrodite, après tout, n’est-elle pas née dans une coquille ?
    Fin d’une chose, début d’une autre. Comme un cadeau d’arrivée.

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