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  • Ce texte est issu de notre recueil d’histoires vécues imprimé sous forme de livre « Entre rire et pleurer »

    Il fut un temps où les paroissiens avaient toujours sous la main un peu d’eau bénite et quelques rameaux de buis, consacré lui aussi.
    L’usage que l’on faisait de ces pieux instruments différait selon la contrée. Le buis agrémentait le crucifix qui, à la tête du lit conjugal, se penchait sur les étreintes fécondes. On le déposait aussi sur les tombes. L’eau dormait dans les bénitiers des églises et des chambres d’enfant. On y recourait parfois pour soigner quelque bobo, quand on ne voulait pas d’une eau de source miraculeuse.
    On les retrouvait également tous deux, au pied des cercueils, dans les chambres mortuaires. A une époque où l’on osait regarder la mort en face, où les futures accouchées choisissaient elles-mêmes la chemise de baptiste qui les vêtirait, s’il plaisait à Dieu de les rappeler à lui, on se faisait un devoir de n’en point manquer.
    Encore fallait-il s’approvisionner le moment venu. Le buis, on le distribuait après la grand-messe du Dimanche des Rameaux. Pour l’eau, les choses se compliquaient un peu. Bénite le Samedi saint, alors que les cloches venaient de nous revenir, elle était remise à domicile par le corps des enfants de chœur mobilisé au grand complet. Ils quittaient l’église par équipe de deux, comme les gendarmes, en coltinant péniblement, remplie à ras bord, la grande cruche en « émaillé » ou en « galvanisé » qu’ils avaient soustraite à la quincaillerie familiale.
    Alors commençait, pour chaque équipe, la tournée du secteur assigné. On proposait le précieux liquide aux ménagères, à l’époque la plupart du temps sans profession, et donc, généralement présentes, en escomptant bien recevoir en retour une gratification qui ne fût pas trop modeste. Elle dépassait rarement la pièce d’un franc, mais nous avions en majorité demandé à nos parents respectifs de se montrer plus généreux car chacun de nous avait une réputation à défendre. Nous évitions de nous présenter chez les mécréants notoires dont nous savions ne rien pouvoir attendre.
    Il n’échappera pas aux esprits les moins perspicaces que se posait très vite la question de la reconstitution des stocks, et ce, d’autant plus que les quantités livrées étaient loin d’être négligeables. Je me suis souvent demandé ce que les gens pouvaient faire avec autant d’eau bénite. A croire que le grand nettoyage de printemps s’accompagnait d’une aspersion des lieux. A moins que les dimensions du récipient que l’on nous glissait sous le nez ne fussent l’effet de la surprise, la maîtresse de maison, prise au dépourvu, s’emparant du premier poêlon qui lui tombait sous la main. Ou que tout simplement, à l’instar des invités mis en présence du buffet froid, elle ne pût résister à la tentation d’abondamment se servir l’assiette. Toujours est-il que la panne sèche nous attendait au tournant : or il était exclu, dès que nous étions un tant soit peu éloignés de l’église, d’y retourner pour nous réapprovisionner. Il était des paroisses où l’on disposait de tonnelets véhiculés par des charrettes à bras. Ce n’était pas le cas chez nous. Alors, comment s’y prenait-on ?
    Pour avoir, à la fin de ma carrière, fréquenté quelques hautes sphères administratives, il m’a été donné d’admirer les prouesses dont est capable l’imagination des corps constitués lorsqu’il s’agit de résoudre un épineux problème. Le premier curé de la paroisse qui se vit confronté à celui dont nous parlons ne faillit pas à la tradition :il prit vraisemblablement l’avis de son vicaire sur les implications doctrinales des solutions envisagées, et celui de son acolyte en chef pour les détails pratiques, puis il décréta qu’une eau profane ne saurait que se sanctifier au contact d’une eau consacrée. Il suffirait donc de placer sous le robinet un récipient contenant quelques décilitres d’eau bénite, pour le voir se remplir d’une onde aux vertus au moins similaires.
    Le procédé s’inspirait de récits de la bible, tel celui de la multiplication des pains ou celui du miracle des noces de Cana. On pouvait donc penser qu’il résisterait à la critique des théologiens les plus pointus. Et quant aux objections rationnelles on pouvait leur opposer que le degré de délayage en question était loin d’atteindre celui des dilutions homéopathiques les plus courantes. Le pasteur inspiré avait donc ainsi, avec cinquante ans d’avance, inauguré la technique des flux tendus, chère à nos économistes de la pensée unique.
    A intervalles réguliers nous grimacions donc un sourire pour prier le client de remettre à niveau celle de nos cruches qui arrivait à sa fin. Il nous était toutefois recommandé de nous adresser, dans la mesure du possible, à des esprits ouverts aux innovations liturgiques, et en particulier à nos parents, trop heureux de nous voir exercer une activité un peu sérieuse pour ergoter sur les détails. Il n’était cependant pas rare que nous dussions mettre à contribution des gens dont nous ignorions tout du degré de compréhension. La réaction allait alors du sourire amusé au refus indigné et définitif, en dépit de toutes nos explications. Il ne nous restait plus qu’à passer à la maison suivante en espérant y recevoir meilleur accueil.
    Nous parcourions ainsi les rues de la commune jusqu’à ses hameaux les plus reculés. L’entreprise n’était pas totalement dépourvue de distractions car il arrivait qu’une équipe fît parfois la cruche buissonnière pour s’adonner à la pêche aux écrevisses dans quelque ruisseau, ou tâter de la queue de billard dans un café perdu au fond des bois.
    De retour, le soir à la cure, nous nous partagions la recette de la journée. De mon temps, la part de chacun avait atteint la somme considérable de quarante francs, une prime annuelle en quelque sorte, ou un pécule de vacances. Je soupçonnais notre curé d’en tirer argument pour apaiser sa conscience, laquelle ne pouvait manquer de lui reprocher la modicité de nos émoluments ordinaires.
    Telle est l’histoire de l’eau bénite contagieuse. Je n’ai pas connaissance que ces faits fussent signalés aux autorités ecclésiastiques. Ni qu’après mon départ on ait mis fin à cette audacieuse pratique.

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