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    (suite de l’article : La libération 3 septembre 44)

    Lundi 4 septembre, Enghien

    Accompagné de mon neveu Joseph, je parcours les rues de la ville. Des interminables convois alliés traversent la cité en direction de Bruxelles dont l’avant-garde des troupes anglaises a atteint les portes hier soir.

    Fabriqués à la hâte, de nombreux drapeaux belges, américains, anglais, français et russes font éclater leurs couleurs vives sur les façades des maisons, joyeux bariolages qui ajoutent encore à l’atmosphère ambiante de fête.
    Le ciel bleu arbore toujours un soleil éclatant.
    Joseph et moi faisons le point de tous les récits qui nous sont parvenus.

    Hier matin, les Allemands au cours de leur débâcle ont abattu un cheval épuisé sur une place de la ville. De nombreuses personnes se sont ruées sur la bête et se sont livrées à son équarrissage avec des moyens de fortune. Des ménagères sont rentrées chez elles, le cabas rempli, les mains couvertes de sang.
    Plusieurs combats violents se sont déroulés entre les militaires allemands et l’Armée Blanche. Toutes les victimes belges ne seraient pas des partisans. Un groupe d’hommes surpris par les SS à piller des chevaux et du matériel militaire a été exécuté sur la place de leur délit.
    Mais pour les Enghiennois aucune distinction ne sera faite entre les héros et les autres. En effet, est-ce un forfait que de délester l’ennemi de ses biens? Une aura patriotique enveloppe déjà toutes les actions qui ont été entreprises envers l’adversaire. Et puis, la conscience ne s’accommode-t-elle pas toujours de transgressions qu’elle relègue avec facilité au rayon des fautes vénielles ?

    A Labliau, Gerald Sorensen, un aviateur américain recueilli par une famille belge avait rejoint la résistance locale, le maquis de Saint Marcoult. Son avion, une forteresse volante B17 dont il était le mitrailleur de queue, avait été abattu en mai 1944 près d’Enghien. Il a été tué hier, au combat, avec huit de ses récents compagnons d’armes dont le fils de sa famille d’accueil. Le maquis de Saint-Marcoult s’est vaillamment illustré dans plusieurs engagements avec l’ennemi. Ces résistants ont fait prisonniers environ 1750 soldats allemands.

    Mon beau-frère Charles, à l’insu de toute sa famille et de son épouse, faisait partie de l’armée secrète. Hier après-midi il a fait le coup de feu sur les Allemands dans les environs de Rebecq. Il accompagnait des artilleurs anglais. Deux chars allemands ont été mis hors de combat. Bricoleur de génie, Charles, à l’aide d’un tournevis improvisé, a enlevé le périscope d’un des chars. Il reste très discret sur ses activités de soldat de l’ombre. Ma sœur nous a raconté qu’il possédait un pistolet américain parachuté avec d’autres armes et munitions par une nuit claire, près de Saint-Marcoult. Il possède également un ceinturon ayant appartenu à un soldat de la Croix-Rouge allemande. Pendant toute la durée de la guerre, il a tenu secret le fait qu’il avait abattu un soldat allemand en 1940. Il en a parlé hier, tout en restant discret sur les circonstances de cet acte. A-t-il tué d’autres ennemis ? Il n’a pas été possible de le savoir.

    La Brigade Piron a passé la nuit à Enghien. Leur accueil par la population tenait du délire.
    Des tentes militaires parsèment le parc communal ainsi que le grand parc, propriété du baron Empain. Devant la stèle du monument aux morts de la guerre 14-18, à l’entrée du premier parc, la Wehrmacht a abandonné un nebelwerfer, textuellement lanceur de brouillard. Il s’agit d’un canon à six fûts disposés en cercle. L’engin est capable de lancer en quelques secondes six roquettes de gros calibre sur une cible distante de six mille mètres. Les Russes l’appellent « orgues de Staline ». Avec d’autres enfants nous essayons de déplacer la pièce d’artillerie. Un soldat anglais sorti d’on ne sait où nous fait signe de nous éloigner de cette arme redoutable. Nous l’abandonnons à regret et essayons de pénétrer dans le grand parc mais là également une sentinelle, par des gestes significatifs, nous ordonne de prendre le large.
    Dépités, Joseph et moi décidons de nous rendre au lieu-dit Le Patriote. Comme un cycliste nous l’avait signalé hier, de rudes combats s’y sont déroulés et une colonne allemande y a été totalement décimée par un avion allié, celui qui nous a survolés.

    Le cimetière communal se trouve sur notre chemin. Une grande animation règne à son entrée. Nous en demandons la cause au gardien des lieux. Il nous explique qu’on creuse une grande fosse commune pour y ensevelir tous les soldats germaniques tués au cours des combats d’hier. Il rejette avec vigueur notre demande d’assister à l’inhumation. « Ce n’est pas un spectacle pour les enfants !». Décidément, la journée s’annonce « enfants non admis ».

    Au Patriote, l’Apocalypse semble avoir envoyé ses quatre cavaliers exterminateurs. La scène qui s’étale devant nos yeux nous effare autant qu’elle nous émerveille. Un grand nombre de chenillettes et de camions allemands, la plupart carbonisés, jonchent les abords de la route. Un impressionnant canon comme ceux que j’ai vu aux actualités, criblé d’impacts, pointe son fût vers le ciel. Et là, par bonheur, aucun adulte pour nous interdire l’accès au matériel militaire dévasté. Avec d’autres enfants, nous nous précipitons sur ce champ de bataille grandeur nature et nous y livrons au simulacre ludique de la guerre. Je me suis réfugié dans une chenillette. Un genou posé dans des décombres carbonisés, partiellement caché par les flancs rehaussés de l’engin, je lance des séries de tacatac et de pan pan vers mes ennemis. Ils se sont réfugiés dans d’autres véhicules ou derrière le canon. Réaliser que de nombreux soldats ont été tués ou blessés hier à cet endroit et peut-être même dans ce char décuple mon plaisir. Mais la petite guerre prend fin non pas faute de combattants mais faute de victimes. Personne, en effet, ne veut s’identifier aux vaincus de la bataille. Un de mes ennemis de jeu me signale que deux canons intacts ont été abandonnés devant le collège Saint Augustin à la suite d’un combat entre Allemands et maquisards. En route donc vers ce nouveau centre d’intérêt.

    En chemin, nous nous arrêtons devant la grille d’un couvent situé à proximité de l’étang de la Dodane, vestige d’une douve médiévale. L’endroit a été transformé en hôpital. Deux brancardiers allemands effectuent un transport particulier vers un petit bâtiment isolé. Un cadavre recouvert d’une couverture gît sur leur civière. Son képi et quelques effets personnels dont un portefeuille s’étalent à ses côtés. Un bras s’est dégagé de la couverture et s’agite mollement dans le vide au gré des balancements du brancard. Nous ne doutons pas qu’ici également les enfants sont indésirables et nous nous rendons au collège.

    Le long de la façade du bâtiment deux canons abandonnés semblent attendre le retour de leurs servants. Nouveau miracle, aucun surveillant à l’horizon pour nous empêcher d’assouvir nos envies guerrières. Et les fantassins de tout à l’heure se muent en d’habiles artilleurs. Aucune manette, aucun levier, aucune manivelle qui ne soit levée, abaissée ou tournée en tous sens. La fierté devait briller dans mes yeux lorsque je parvins à hausser ou à descendre le fût d’un des canons.
    Nous décidons d’essayer de nous introduire dans le collège transformé en hôpital. Mais une animation provoquée par un départ de soldats légèrement blessés vers un camp de prisonniers ainsi qu’une sentinelle postée devant la porte d’entrée des lieux nous en dissuade. Nous nous livrerons à une autre tentative demain.

    Nos pérégrinations se poursuivent par la visite de notre école réquisitionnée par l’armée anglaise. Nous demandons au directeur de l’établissement que nous apercevons dans la cour de récréation de nous permettre une rapide visite des lieux. Il accepte et profite de l’opportunité pour nous signaler qu’il désire que nous assistions à l’enterrement prochain des victimes enghiennoises. Il nous annonce également que des classes provisoires seront ouvertes sans tarder dans des établissements publics. Je croise le regard de Joseph qui en dit long sur l’absence d’enthousiasme provoquée par ces nouvelles.
    Le préau de la cour des garçons abrite une cuisine roulante. Il est quatre heures. Une odeur agréable qui m’est inconnue s’échappe d’une grande cuve fumante. Un cuistot nous accoste, une louche et deux cruchons en aluminium à la main et par gestes nous propose ce qu’il appelle du « tea ». Suffisamment futés pour deviner qu’il s’agit de thé nous acceptons avec une joie non dissimulée. Nous ne connaissons cette boisson que de nom. Arrosé de lait en poudre et lesté de sucre ce breuvage s’avère délicieux. Joseph s’adresse au cuisinier et sort la phrase que tout enfant a vite fait d’apprendre et qui tend déjà vers l’universalité : « Chocolat’ for mama, cigaret’ for papa, chwingom for mî ». Je m’interrogerai plus tard sur l’orthographe de ces mots. Pour le moment seule compte leur prononciation. Et cette dernière n’a pu être prise en défaut car nous quittons l’école les poches pleines de friandises, de cigarettes Players et de menus souvenirs militaires.

    Joseph propose de nous rendre au bois de Strioux où le dépôt allemand de munitions a explosé. Il doit bien y traîner encore quelques objets intéressants. Mais il est temps de rentrer à la maison. La visite est remise à demain. Il nous reste également à jeter un coup d’œil sur plusieurs camps de prisonniers de guerre ainsi que, si possible, sur l’hôpital du collège.
    Nous convenons de ne raconter à nos parents qu’une partie de nos activités. Avant de partir, nous avions, en effet, dû promettre de ne toucher à aucun objet d’origine militaire.

    Ma mère a rouvert le magasin mais les denrées manquent toujours. Elle m’annonce que Bruxelles a été libérée aujourd’hui. Elle me signale également qu’un bal populaire sera organisé samedi soir à la place de la station, au milieu des ruines du bombardement de mai 1940. Les organisateurs n’ont pas le choix de l’endroit, toutes les autres places de la ville sont encombrées de tentes et de matériel appartenant à l’armée de libération.
    Mon père a présenté ses services de cuisinier aux Anglais et a été enrôlé à la cantine des officiers, au grand parc. Il commence demain. Ce sera sa première fréquentation de la gent militaire.

    Mon beau frère Pierre s’est promené toute la journée dans la ville, ne voulant perdre aucune parcelle de sa liberté retrouvée. Il aspire à oublier sa longue séquestration et les pénibles moments passés dans sa cachette sous l’évier de sa cuisine. La menace de retourner en Allemagne comme travailleur obligatoire s’est soudainement et définitivement évaporée.

    La joie générale qui a explosé hier s’est muée en un bonheur serein.
    Je vis intensément le moment présent. Quoi qu’il advienne, le futur sera préférable au passé.
    Le western va bientôt se terminer et le mot « Fin » va s’inscrire sur les derniers mètres de la pellicule. Les « méchants » ont parfaitement interprété leur rôle. Les « bons » se sont montrés parfois décevants. Leurs rangs ont souvent été infiltrés par des félons. Mais comme souvent la cavalerie est apparue alors que tout semblait perdu. Les « mauvais » et les traîtres subiront bientôt le châtiment mérité.
    Assis dans le fauteuil, mon chat sur les genoux, j’écoute la radio d’où filtre une entraînante musique américaine.
    Je sors mon butin de guerre de mes poches. Son inventaire me procure une voluptueuse impression de richesse : deux tablettes de chewing gum, le reste d’un morceau de chocolat, une douille de cartouche, un galon de caporal, une cigarette écrasée, un penny et un insigne de béret britannique.
    Le ciel teinte de couleur bleue le toit vitré de la véranda. Le chat ronronne, les pigeons entament une sarabande autour de mon père.
    Je me tiens coi, de crainte de briser ce nouvel enchantement.

    Adrien.

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