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  • En lisant une nouvelle dont l’héroïne l’a touchée droit au cœur, ma mère s’est promis que, si un jour elle avait une petite fille, elle l’appellerait Arlette.

    Assez curieusement, ce nom à consonance francophone devait avoir un côté exotique, car dans bon nombre de villages flamands autour de Bruxelles, on rencontre ce prénom, surtout parmi les femmes de mon âge. Sans doute, les parents avaient-ils lus la même feuille de chou à une époque un peu avant ou pendant la 2e guerre mondiale.

    Mes parents sont issus d’un milieu modeste, flamands des deux côtés, sauf pour ce qui concerne ma grand-mère paternelle, originaire de Forchies-la-Marche, ayant épousé un veuf flamand de Lembeek.

    Étant donné qu’une grande partie de mon enfance s’est déroulée chez ma grand-mère, je l’ai toujours entendue baragouiner en flamand, réservant sa langue natale aux chansons et à quelques francophones de passage. Son accent ne l’a jamais quitté et je n’y ai d’ailleurs jamais attaché une quelconque importance.

    Jusqu’au jour où ma mère m’a récupéré pour vivre à Koekelberg où de nombreuses personnes de notre entourage parlaient le français. J’avais 11 ans.

    J’étais un peu considérée comme un phénomène de foire avec mon curieux accent traînant de "bachten de keubbe" et mon allure de petite paysanne ignorante.

    Lorsque je me suis rendu compte du déclenchement de rires, de moqueries, voire de mépris quand j’ouvrais la bouche, je me suis enfermé dans un mutisme et j’ai consciemment pris la décision de prendre un jour ma revanche sur toutes ces humiliations. Je me souviens notamment d’une anecdote où une commerçante bien intentionnée me demandait ce que je voulais faire plus tard. J’avais répondu "advocat". Son regard ahuri suivi d’un fou-rire irrépressible m’ont pratiquement fait rentrer sous terre.

    Bien sûr, c’était plutôt drôle, mais la susceptibilité d’une fillette préadolescente déjà écorchée par des événements plutôt douloureux, n’acceptait pas ce qu’elle considérait une fois de plus comme un dénigrement de sa petite personne.

    Quand par la suite, on me posait la même question, ma réponse était invariablement "clown", ce qui déclenchait pas moins de rires, mais au moins je ne me sentais pas humiliée.

    J’ai appris le Français sur le tas et l’une de mes préoccupations les plus constantes était d’éviter de rouler les "r" qui trahissaient mes origines.

    J’ai fait l’école maternelle et primaire ainsi qu’une année de secondaire en néerlandais. Ensuite, à l’école professionnelle, j’ai eu la chance de suivre une année en français, une autre en néerlandais tout en poursuivant certains cours en français, ce qui m’arrangeait fort bien. Il est évident qu’actuellement ce ne serait tout simplement plus possible.

    L’avantage de cet institut était de consacrer un nombre d’heures très importantes à l’étude pratique afin de préparer à la vie professionnelle le mieux et le plus rapidement possible, au détriment de la culture générale. En effet, nous n’avions que très peu de cours d’histoire et de géographie, un peu de couture et de cuisine, le sport se réduisant à la cour de récréation.

    Les examens, en présence d’un délégué du jury central, avaient lieu au début du printemps pour permettre aux élèves n’ayant pas réussi de faire une seconde tentative fin juin.

    Nous étions deux flamandes à avoir réussi au mois de mars, donc exempté des cours. Pour ne pas nous laisser dans l’inactivité pendant trois mois, la mère Dethiou nous donnait à chacune des travaux qui consistaient à trouver des informations dans plusieurs recueils qu’elle mettait à notre disposition. Sa préférence allait vers les philosophes grecs. Elle nous encourageait à faire un travail digne des moines/scribes du Moyen-Âge. En effet, les titres en lettres gothiques et les couleurs ressemblaient quelque peu à des enluminures, le texte devant être écrit très soigneusement.

    Quand je repense à cette époque, je ressens de la reconnaissance pour celle qui nous a donné le goût de la recherche et de l’étude, dans un contexte où le plus important était d’avoir un métier. C’était la première personne qui m’a ouvert un horizon différent et c’était une francophone.

    L’amour du français m’a fait lire et étudier cette langue comme si c’était ma langue maternelle. Pendant toute une période, j’ai désavoué le Néerlandais enfin d’être accepté dans une communauté où le Flamand était toujours considéré comme paysan et arriéré. Des exceptions toutefois de vrais bruxellois parlant un bourgonsch des marolles ou de Molenbeek qui ne se fichaient pas mal du fait de parler imparfaitement le français aussi bien que le néerlandais.

    Ce n’est que quand je suis entrée dans un organisme européen où des personnes de nationalité différente et parlant des langues différentes se côtoyaient, que revendiquer mes origines flamandes ne représentaient plus de problème pour moi. J’ai réalisé alors que les rivalités autour de deux langues étaient dignes de Clochemerle.

    Je ne veux pas dire par là que les Flamands à une certaine époque n’avaient pas de quoi se plaindre des francophones, même si la bourgeoisie flamande avait préféré adopter le français pour se différencier du commun, mais il fût un temps où les francophones recevaient purement et simplement un "goedendag"sur la tête en prononçant mal ’s Gildens vriend.

    Je ne comprends pas toute cette hostilité des politiques, car la plupart du temps, les belges sont accommodants, les commerçants en général essaient de se faire comprendre, peu importe la langue parlée du client. Les raisons historiques de cette bataille semblent dépassées, les griefs des uns et des autres devraient donc cesser. C’est sans tenir compte du côté atavique et surtout des intérêts personnels en jeu. Je suis néanmoins consciente que d’autres raisons m’échappent et que le goût du pouvoir n’est pas étranger aux présents agissements.

    Nos ancêtres ont été envahis par des peuples venant d’horizons aussi différents que lointains (p.ex. les Celtes, les latins, les anglo-saxons et j’en passe). Le brassage de ces populations ont produit un mélange surréaliste et bon enfant typiquement belge et que beaucoup nous envient. Parler de purs flamands ou de purs wallons qui s’opposent pour des raisons de territoire ou de langue semblent une mauvaise vue de l’esprit.

    Je ne connais personnellement aucune famille qui n’ait un parent proche ou éloigné dans le nord ou le sud du pays ou à Bruxelles.

    Pour ce qui me concerne, je considère que c’est une grande chance d’avoir pu m’exprimer dans les deux langues, d’avoir intégré la psychologie de chacune et d’avoir bénéficié de ce fait d’un enrichissement de l’une par l’autre.

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    • message  845

      Une Flamande francophone à Bruxelles par Arlette L.

      10 octobre 2007, par Jacqueline Bouzin

      Vous avez été bien courageuse, Arlette,d’avoir ainsi fait face à l’humiliation et aux rires des autres. De plus, vous n’en gardez aucune amertume.
      Ce qui est bien la récompense, c’est que votre connaissance des langues vous a permis l’entrée à l’U.E.
      Bien sûr, les querelles linguistiques sont dépassées à l’heure de la mondialisation. Nous qui avons été tour à tour : Gaulois, Romains, Germains, appartenant au Saint Empire Romain de la Nation germanique ou à la France, Bourguignons, Espagnols, Autrichiens, Français, Hollandais…Belges à la fin, n’étions nous pas prédestinés à être le siège du Marché Commun ?
      Merci pour votre témoignage . Jacqueline Bouzin


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