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    Le bel été 1940

    Le 10 mai 1940, les troupes allemandes envahissaient la Belgique.
    Le 14 mai, l’ordre fut donné par radio à tous les hommes valides de 16 à 35 ans, non mobilisés, de rejoindre en France le Centre de Recrutement de l’Armée Belge. Une masse de jeunes partirent à l’aventure par tous les moyens : à pied pour la plupart, à vélo, pour quelques-uns. La peur du « boche » engagea les gens de tous âges à suivre leur exemple. J’avais 19 ans. Mes parents ne voulurent pas me laisser seul sur les routes de l’exode. Ils décidèrent de m’accompagner en voiture : j’étais un privilégié.
    Après avoir échappé aux bombes des stukas et au mitraillage des Messerschmitts, nous avons abouti à Toulouse envahi d’une foule de réfugiés. La gendarmerie nous a dirigés vers Albi. D’Albi, par quel hasard avons-nous échoué à Lacaune ? Mystère.
    Lacaune-les-Bains, une modeste station thermale, accueillait l’été quelques familles d’Albi, de Castres et Béziers fuyant la chaleur de la plaine à la recherche de la fraîcheur relative qu’offrait l’altitude et les bois cernant le bourg. Une certaine Madame Vergely nous a loué un appartement, à côté de sa mercerie, dans la rue de la Mairie
    Un soir, son fils me propose, Dieu sait pourquoi, une promenade sous les étoiles en compagnie de son amie Charlette. Je déambule avec eux dans des sentiers que je ne connaissais pas, brillamment éclairés par la lune. Ah, ces nuits d’été méri¬dionales, tièdes, douces, calmes ! Les maisons se chauf¬faient et cuisinaient au bois et les cheminées embaumaient le village jusqu’aux collines environnantes plantées de châtaigniers et de chênes. Dans les clairières, mûrissaient les myrtilles.
    Le lendemain, je rencontre Charlette seule, non loin des Thermes.

    - Tu veux faire une autre promenade, ce soir, Jean ? Il faut profiter de la pleine lune…

    - Avec plaisir. J’en parlerai à André.

    - Ce n’est pas avec André que j’ai envie de me promener…

    - Je ne peux pas lui enlever sa petite amie.

    - Mais je ne suis pas sa petite amie ! Je ne l’aime pas. Il le sait. C’est un simple copain et je lui ai demandé de s’arranger pour me permettre de te rencontrer.
    Ainsi, j’avais été observé par une jeune fille lors de mes promenades exploratoires dans la ville !
    Le premier soir, nous déambulons, gentiment la main dans la main, par les sentiers courant à travers les frondaisons. La nuit est magnifique, la lune crayonne des combats entre la lumière et l’ombre à travers le feuillage qu’agite une brise légère.
    Charlette m’apprend que son père est mobilisé. Sa mère peinant à nouer les deux bouts, elle cherche du travail. Nous nous quitterons sans un baiser en fixant un rendez-vous pour le lendemain.
    La tiédeur de l’air est toujours aussi délicieuse et la fumée des foyers embaume encore la forêt. Pas une feuille ne frémit. Au bout de quelques minutes, lâchant la main qu’elle a prise d’office dans la sienne, elle court quelques pas en avant, sautille joyeusement puis se retourne, sourit et découvre une rangée de dents éclatantes. C’est une jolie fille, grande et mince. Port de tête royal, abondance de cheveux noirs comme ses yeux.
    Je m’approche. Elle recule et s’éloigne à nouveau de quelques pas. La troisième fois, elle s’arrête, ouvre les bras qu’elle referme sur moi qui l’ai rejointe d’un bond. Notre promenade commencée en copains se termine en amoureux.
    Charlette était pudique. En m’embrassant, elle ne s’abandonnait jamais tout à fait. Peu à peu cependant, je me suis enquis de la fermeté de sa poitrine. Mais lorsque j’essayais d’ouvrir son léger corsage, elle m’arrêtait de la main au deuxième bouton, tout en souriant. Manque de hardiesse ? Respect de sa volonté ? Je n’étais pas audacieux, surtout dans l’entreprise amoureuse, mais ne voulais pas non plus forcer une jeune fille qui défendait sa pudeur, comme aurait dit ma grand-mère.
    Mes parents ne me posaient pas de question à propos de mes sorties nocturnes. Ils savaient pourtant que je n’allais pas me promener seul et que ce n’était pas un garçon qui m’accompagnait. Je ne leur cachais rien ; ils ne me posaient pas de questions. Ils ne s’en faisaient pas pour une amourette de vacances.
    Peu à peu Charlette se montrait plus généreuse à l’égard de mon désir. Elle accueillait plus facilement la gour¬mandise de ma bouche. Les deux boutons de son chemisier étaient défaits dès son arrivée. J’avais tout de suite constaté qu’au delà du tissu de plus en plus léger de ses chemisiers au large décolleté, le sein était nu. Elle acceptait plus facilement que ma main s’en assure davantage, mais sans me permettre de sauter la barrière du coton ou de la soie. Malgré mon désir, j’hésitais à franchir un nouveau pas.
    Un soir de la deuxième semaine, je crois, nous étions allongés au pied d’un pin. La journée avait vu passer quelques nuages. Le temps était lourd. La nuit nous menaçait d’un orage. Charlette était moins rieuse, un peu boudeuse. Sa jupe s’était retroussée tandis qu’elle s’asseyait, découvrant la cuisse. Avec une lenteur calculée, le désir exacerbé, ma main la gravissait insensi¬blement. J’allais en atteindre le sommet, quand Charlette, d’un coup de rein inattendu, se redressa. Tout sourire avait disparu de ses lèvres. Au bord des larmes, tout en chassant les aiguilles de pins qui s’étaient accrochées à ses vêtements, elle me dit d’une voix altérée :

    - Rentrons ! Demain, je dois me lever tôt pour prendre le car pour Albi.
    J’étais à la fois furieux d’être ainsi interrompu si près du but d’une ascension au moment où, pensai-je, j’allais atteindre son Everest et en même temps navré d’avoir peut-être blessé celle qui devait m’y emmener. Ses yeux brillants de larmes encore contenues m’invitèrent à recouvrer mon sang-froid. Voici la seule parole que je parvins à formuler :

    - Et tu reviens quand ?

    - A la fin de la semaine.
    Nous étions mardi, la séparation ne serait pas trop longue, mais cela ferait trois ou quatre jours de solitude vespérale. Samedi ou dimanche, je retrouverais ma Charlette et parviendrais certainement à la réalisation du phantasme de mes rêves d’adolescent.
    Tandis que je ruminais ces pensées moroses, nous étions ressortis de la forêt. Charlette m’embrassa avec plus de chaleur que d’habitude et s’enfuit, le visage noyé de larmes.
    Le samedi, puis le dimanche je gagnai notre lieu de rendez-vous, plein d’impatience et bien avant l’heure habituelle. Pas de Charlette. Toute la semaine se traîna tristement. A qui m’adresser pour avoir des nouvelles de ma bien-aimée ? Pas à André Vergel : je ne l’avais plus rencontré après l’avoir remplacé dans les promenades de son amie.
    Au bout de deux semaines de plus en plus moroses, sans nouvelles, j’ai reçu une lettre de Toulouse :

    Jean chéri,

    Je t’ai menti quand je t’ai dit que je reviendrai. Pardonne-moi ce mensonge. Mes vacances à Lacaune étaient terminées. Grâce à toi, à ta gentillesse ce sont les plus belles de ma vie et j’en garderai toujours le souvenir.
    J’ai trouvé un travail à Toulouse dans une librairie et je ne reviendrai pas avant les prochaines vacances. Tu seras retourné dans ton pays.
    Je ne t’ai jamais dit comment j’avais entendu parler du beau petit réfugié belge. Tu croisais souvent mon amie Magali. C’est elle qui m’a parlé de toi. J’ai voulu te connaître, et voilà, je suis tombée amoureuse de ton sourire, de tes fossettes. Je savais pourtant que cet amour était sans avenir et j’ai résisté autant que j’ai pu à ton désir.
    Adieu Jean chéri. Oublie-moi.

    Ainsi le dernier baiser mêlé de larmes ne scellait pas un au-revoir mais un adieu. Une grande tristesse m’envahit, mais elle ne dura pas. Je m’étais fait à l’idée que notre liaison n’avait pas d’avenir. Je réalisais que l’heure du retour en Belgique sonnerait tôt ou tard. Le grand regret qui m’animait était d’en être resté au quatrième bouton d’un si tentant corsage.

    Jean Nicaise

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    • message  3733

      Le bel été 1940 ... par Jean Nicaise.

      27 mars 2012, par lucienne E.

      J’aime votre récit pour ce qu’il implique de pudeur,de délicatesse et aussi d’audace!Le style est prenant, généreux,on s’imagine lire un grand auteur, un beau roman. Merci, Jean, pour ce moment de tendresse, d’émotion vraie, de rêve d’adolescence et félicitations pour votre écriture remarquable. Lucienne E.


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    • message  797

      Le bel été 1940 ... par Jean Nicaise.

      6 août 2007, par Jacqueline B.

      Qu’il est joli,et raconté d’une plume alerte le souvenir de cette rencontre ! Ne regrettez pas trop ne n’avoir pas dépassé le quatrième bouton : seules sont inoubliables les premières amours restées inaccomplies…
      Nos enfants ne souriraient-ils pas en voyant combien nous étions pudiques ? Néanmoins, je ne l’ai pas regretté : nous avons pris le temps de nous consacrer à nos études et de nous faire de vrais amis des deux sexes…Il est souvent bien difficile d’être amoureux et de réussir ses études !
      Merci encore Jean pour ce texte émouvant. Jacqueline.


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