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    La Libération de Paris

    A partir du débarquement en Normandie de juin 44 tout s’est accéléré. Pour la première fois nous n’avons pas pu partir pour les vacances à St Jean qui était dans la zone des combats et, comme tous les parisiens, nous sommes restés à Paris, suivant avec passion l’avance des troupes alliées. Il faisait un temps magnifique, comme lors de l’invasion en juin 40. J’étais en vacances, désoeuvré. J’allais souvent nager avec mes amis à la piscine du Bain-Royal sur la Seine. Nous assistions aussi, rigolards, aux portes de la ville, au défilé des troupes allemandes qui commençaient à déguerpir. Les bombardements s’amplifiaient et le ravitaillement devenait très difficile. Mais l’espoir était là et la certitude d’être bientôt débarrassés des allemands nous faisait supporter les restrictions. Les bonnes nouvelles s’accumulaient, Bayeux, Caen, St Lô, Avranches, Le Mans puis Dreux étaient libérées. Cela devenait sérieux, le tour de Paris arrivait.
    Le 19 août Paris entrait en insurrection. Ce jour là je vis un rassemblement sur le boulevard des Batignolles; la foule regardait, effrayée et ravie, la flèche de la mairie du 18° sur laquelle les trois couleurs flottaient pour la 1°fois depuis 4 ans. C’était une déclaration de guerre à l’occupant avec tout cela comportait comme risques de représailles. L’atmosphère était à l’exaltation et à la crainte pour certains. On a commencé à voir circuler les tractions avant des FFI, avec des hommes couchés sur les ailes, prenant des airs héroïques en brandissant leur revolver ou leur fusil. Ils ne rassuraient pas vraiment, au contraire car en provoquant des troupes aguerries ils seraient vite balayés et attireraient des représailles.
    Un après midi les habitants du quartier ont envahi le Bld des Batignolles pour fêter leur liberté, j’y étais. Soudain une auto mitrailleuse allemande s’est mise à tirer en l’air. La panique a été instantanée et je me suis retrouvé en quelques secondes, au 3°étage d’une maison, porté par la foule apeurée. Il fallait se rendre à l’évidence, les allemands étaient toujours là et très dangereux. Ils ne circulaient plus qu’en convois armés.
    Un matin un de ces convois s’est arrêté au bas de la maison pour examiner un véhicule militaire abandonné. Après un ordre bref on a entendu le bruit des bottes des soldats qui sautaient des camions. Mon père nous a ordonné de fuir dans l’escalier où on serait plus à l’abri des tirs. Et puis, rien, ils sont partis sans insister.
    Des combats avaient déjà opposé la population aux troupes d’occupation alors que tout à côté la vie continuait. Un dimanche matin j’ai vu la foule qui sortait de la messe alors que sur l’autre trottoir un groupe d’allemands tiraient consciencieusement sur des hommes au loin. La situation est devenue très confuse, il y a eu des trêves vite rompues, des faux bruits; en réalité on ne savait rien avec certitude. Le grand sport est devenu la construction de barricades pour empêcher la circulation des allemands. Près de chez moi, la rue d’Amsterdam a été coupée par 3 barricades plus ou moins fantaisistes où l’ardeur patriotique populaire jouait un remake des révolutions du 19° siècle. Il était temps que les troupes alliées arrivent si on voulait éviter des massacres.
    Par chance, les troupes françaises, la célèbre 2° DB du général Leclercq, se ruaient sur Paris. Mais nous ne le savions pas.
    Le 24 août, mon père reçoit un appel téléphonique d’un cousin habitant à Issy les Moulineaux dans la banlieue sud de Paris lui disant que les alliés arrivaient dans sa ville. Mon père, pourtant peu démonstratif, se précipite alors à la fenêtre et crie "Ils sont à Issy!". Les voisins l’entendent et la grosse concierge du 6 de la rue entonne immédiatement la Marseillaise d’une voix puissante. Il se passe alors un miracle, la Marseillaise éclate dans toute la rue chantée aux fenêtres et sur le pas des portes. C’était comme une explosion longtemps retenue. Je pleurais comme toute la famille, nous nous sommes serrés dans les bras et avons sorti les drapeaux tricolores de leur cachette pour les mettre aux fenêtres.
    La magnifique journée n’était pas finie. Un bruit se mit à courir"ils sont à l’Hôtel de ville!". La famille se mit en route pour une soirée fantastique. Il faisait divinement bon, il y avait de l’excitation dans l’air. Le choc, en arrivant rue de Rivoli! Devant les immeubles jusque là couverts de drapeaux nazis abhorrés, des chars français venaient d’arriver. En voyant que les soldats étaient français, l’émotion nous a tous saisis et en riant et en pleurant, nous nous sommes embrassés, incapables de nous parler. Il a fallu toucher les chars, parler aux soldats pour que l’on comprenne que ce que nous attendions depuis des années se réalisait enfin et que l’humiliation de 1940 était effacée. Dans cette chaude soirée à l’atmosphère guerrière pleine de gaîté et de cris joyeux, je voulais tout voir, monter sur les chars, parler aux soldats bronzés et radieux. Ils venaient de réaliser un rêve, libérer Paris et maintenant, ils croulaient sous les baisers des filles.
    Le lendemain aussi fut extraordinaire. Le général de Gaulle venait d’arriver dans la capitale. Si son nom et son action étaient connus, peu savaient à quoi il ressemblait car il n’y avait pas encore de photos de lui. Il décida pour se montrer aux parisiens et asseoir sa légitimité de descendre à pieds les Champs Elysées dans l’après midi. C’était une manifestation à grands risques avec les allemands et leur aviation encore aux portes de la ville. Les scouts de mon unité devaient aider à organiser un dérisoire service d’ordre place de la Concorde. On s’y précipita. Les Champs Elysées et la place débordaient de gens joyeux et exaltés. Des chars de la 2° DB encadraient la foule. Tant bien que mal nous avons aidé la police à canaliser la foule sur les trottoirs. Il a fallu attendre longtemps avant que la cohue qui entourait le général, partie de l’Etoile, arrive à pieds place de la Concorde. Puis les choses se sont passées très vite. Le général est monté en voiture pour partir à Notre Dame sans qu’on ait pu le voir et l’acclamer lorsque des tirs, partis brutalement on ne sait d’où, se sont abattus sur la foule. Les soldats sur les chars ont commencé à tirer à la mitrailleuse à tout hasard vers l’hôtel Crillon et le ministère de la marine. Tout ceux qui avaient une arme parmi les policiers et les FFI tiraient dans la confusion générale. La foule paniquée s’est mise à courir dans tous les sens. Je me suis trouvé à plat ventre contre une margelle de trottoir le long d’un tank qui soudain s’est déplacé et m’a laissé à découvert. J’ai alors filé vers la Seine et j’ai couru à demi courbé le long du Quai des Tuileries. A hauteur de l’Arc du Carrousel je me suis dirigé vers l’Arc lorsque des tirs venus du Louvre ont à nouveau crépité dans ma direction. Je me suis jeté au sol et j’ai rampé haletant à travers les massifs de plantes. En arrivant sous la protection de l’Arc j’ai eu la surprise de me trouver nez à nez avec mon meilleur ami de classe, à plat ventre comme moi! Cela ne nous a pas étonnés, tout était possible ce jour là. Mais ce n’était pas fini.
    Dans la nuit j’ai entendu des avions passer très bas et en même temps des explosions très violentes ont fait trembler la maison. On s’est précipité vers la cave. Dans l’escalier des monceaux de gravats et de terre montraient que la maison avait été touchée. C’étaient les stukas allemands qui en quittant le Bourget étaient venus lancer leurs bombes sur la gare St Lazare par où étaient évacués les militaires blessés. La violence avait été telle que pendant des semaines j’ai pu voir un essieu de wagon suspendu par le souffle d’une bombe au 4°étage d’une maison de la rue d’Amsterdam.

    Philippe Loir.

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