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    Née de parents métis, Marie-Louise grandit au Katanga. Dans ce fief de l’Union Minière, il y a d’un côté les Blancs, de l’autre les Noirs et entre les deux, les Métis. Au-delà de la colère, elle témoigne de son chemin de résilience et de l’importance de faire entendre la voix des Métis.

    Une famille métisse

    Je suis née le 13 janvier 1952, à Likasi. Mes parents étaient mulâtres tous les deux. Comme beaucoup de métis du Katanga, je suis née blonde avec des yeux verts.

    Maman a été enlevée à sa maman et a grandi dans un orphelinat. Papa, lui, a eu la chance de pouvoir vivre un peu avec sa maman.

    Papa, caché par sa mère…

    L’histoire de mon papa est celle de beaucoup d’enfants mulâtres. Je ne sais pas grand-chose de son père, un Blanc. Il serait arrivé au Congo en 1915. Papa est né un an après, de mère congolaise.

    Celle-ci était fille de chef et avait plusieurs prétendants. Cela a donné lieu à des batailles de rivalité. Des huttes ont été incendiées. Pour départager les prétendants, ma grand-mère et sa famille sont allées chez le chef du territoire, le Blanc, symbole de l’autorité. Et le Blanc l’a tout simplement gardée pour lui !

    On disait souvent que les Noires qui étaient avec des Blancs étaient des prostituées. Ou que les mamans vendaient leurs filles aux Blancs. Il était donc normal que les Blancs couchent avec elles et qu’elles abandonnent les enfants. L’histoire de de ma grand-mère prouve que ce n’est pas vrai !

    Comme beaucoup de femmes noires à cette époque-là, elle s’est enfuie avec son enfant pour ne pas qu’il lui soit pris. Par son père blanc, qui pourrait le ramener en Europe ou par les prêtres pour le mettre dans un orphelinat.

    Pourquoi ces enfants métis étaient enlevés à leur maman ? Parce que la race blanche était considérée comme supérieure. Comme le Mulâtre avait du sang noir, on ne pouvait pas le mettre au même niveau que le Blanc et, comme il avait du sang blanc, on ne pouvait pas le mettre au même niveau que le Noir. Il ne pouvait donc vivre ni avec les Blancs, ni avec les Noirs, il se situait entre les deux.

    Ma grand-mère a donc quitté son village avec son fils pour le protéger. Entre temps, mon grand-père blanc est rentré en Belgique. Quant à ma grand-mère, elle s’est mariée avec un Congolais qui est devenu notre « vrai » grand-père. Ensemble, ils ont eu onze enfants.

    … puis enlevé par les curés

    Mais l’histoire ne s’arrête pas là… A l’âge de 11 ans, alors que mon père accompagnait son « papa » noir au marché, un prêtre en mobylette s’est arrêté et a interpellé ce dernier :

    -  « Que fais-tu avec l’enfant du Blanc ? ».

    -  « C’est mon enfant, c’est l’enfant de ma femme ».

    Le prêtre a enlevé mon père immédiatement !

    Ma grand-mère s’est alors rendue chez ce prêtre en disant : « mais non, c’est mon enfant, je l’ai eu avec tel Blanc. ». Et là, mon père a eu un peu de chance parce que les curés ont dit : « Dans le village d’où vous venez, il y a des écoles. On va mettre votre fils dans telle école et vous aurez le droit de venir le voir tous les mois ». Ainsi, ma grand-mère est retournée dans son village natal et est restée en contact avec son fils. Les curés lui ont donné le nom de son père biologique.

    Papa étudie, devient enseignant et épouse maman

    Après l’école secondaire, mon père a poursuivi ses études près de Likasi. Puis il a épousé maman qui venait de l’orphelinat de Lubunda. En effet, quand les garçons mulâtres étaient en âge de se marier, ils allaient à l’orphelinat des filles pour rencontrer une Mulâtre. On mettait les filles en âge de se marier en rang et le garçon choisissait celle qui lui convenait.

    Papa a été enseignant à Lubumbashi, puis à Likasi, à l’école professionnelle de l’Union Minière. Il enseignait à de jeunes adultes noirs, des enfants de travailleurs de l’Union Minière. Le fait qu’il était mulâtre ne causait pas de problèmes auprès des élèves noirs. Il a toujours été bon professeur, sévère mais juste. Il était apprécié de ses élèves qui venaient parfois le trouver des années après pour le remercier.

    Maman, séparée de sa mère est élevée à l’orphelinat

    Maman n’a jamais su qui était son père. Comme beaucoup de femmes qui avaient eu un enfant avec un Blanc, sa mère enduisait le corps de son enfant avec un mélange de charbon et d’huile pour le rendre noir.

    Mais un jour, un Congolais du village est allé dire aux prêtres : « on cache l’enfant d’un Blanc dans ce village. ». Maman, alors âgée de 2 ans et demi, a donc été enlevée à sa maman et placée à l’orphelinat de Lubunda.

    Pourquoi avoir été dénoncée par un Congolais ? Parce que beaucoup ne voulaient pas que les enfants mulâtres vivent parmi eux. Pour les Congolais, si on est métis, on est l’enfant d’un Blanc tout simplement. Encore aujourd’hui, quand on parle d’un Mulâtre, on va dire : « c’est l’enfant d’un Blanc ».

    Maman a très peu parlé de sa vie à l’orphelinat parce qu’elle y a beaucoup souffert et, qu’à cette époque, on ne parlait pas de ce que l’on ressentait. L’orphelinat était tenu par des religieuses qui n’étaient pas des plus tendres. Un exemple ? Maman s’était prise d’affection pour une fillette plus jeune qu’elle. Et comme les religieuses avaient vu que c’était un réconfort pour toutes les deux, elles ont été séparées.

    Les mères n’avaient pas le droit de rendre visite à leurs enfants à l’orphelinat. Ma grand-mère est décédée sans avoir revu sa fille. Une cousine de maman m’a dit qu’elle en était morte de chagrin. Elle n’a pas eu d’autres enfants après maman.

    Mulâtre ou Métis ?

    Je préfère le mot « Mulâtre » parce que ce mot n’est pas anodin. Ce sont les Portugais qui l’ont créé. « Mulâtre » vient de « mulato », « mule » en français. Pour l’homme blanc, à cette époque, l’union d’un Blanc et d’une Noire était contre-nature, donc l’enfant né de cette union ne pouvait être que contre-nature. Quand ce problème a été soulevé, les Blancs se sont dit « ce n’est pas grave, la race mulâtre va s’éteindre d’elle-même parce que les mulâtres ne pourront pas avoir d’enfants ». En effet, il faut savoir que la mule est un animal généralement stérile qui provient du croisement de la jument et de l’âne.

    Or, un jour, il y a eu des enfants et alors, là, c’est devenu « le problème mulâtre ». Donc, pour moi, quelqu’un né d’un Noir et d’un Blanc, c’est un Mulâtre. Même si aujourd’hui, on parle plutôt de métissage. Ce terme « mulâtre », ces pensées ont amené tellement de souffrances…il faut en parler, expliquer !

    L’apartheid au sein de l’Union Minière

    J’ai passé mon enfance à Likasi, un des fiefs de l’Union Minière. Ce contexte de l’Union Minière est très particulier. C’était un état dans l’état.

    Avant l’indépendance, à Likasi, les populations vivaient séparément. Certains Belges de l’Union Minière partaient en vacances en Afrique du Sud. Ils ont sans doute reproduit l’organisation sociale qu’ils y ont vue.

    Il y avait le quartier des Noirs qui travaillaient à l’Union Minière, le quartier des Mulâtres, les usines et les quartiers des Blancs. Et, de l’autre côté, il y avait la cité où habitaient les Noirs qui ne travaillaient pas à l’Union Minière ainsi que la ville avec les magasins et commerçants.

    L’administration coloniale a utilisé les Mulâtres comme tampons entre les Blancs et les Noirs. Le pouvoir colonial pensait que les Mulâtres ne trahiraient pas les Blancs en raison de leur sang « blanc » et que, pour cette même raison, ils n’allaient pas non plus s’allier avec les Noirs. De ce fait, ils recevaient quelques privilèges : des écoles, de plus grandes maisons, des places dans l’administration.

    Dans le quartier des Mulâtres, vivait une cinquantaine de ménages. La plupart des parents venaient d’orphelinats. Je vivais dans une belle villa. Les Noirs, eux, logeaient dans de petites maisons ouvrières comme on en trouve ici en Belgique. Tout était séparé mais sans barrière ni portails ! Il y avait aussi l’hôpital des Blancs et l’hôpital « indigène ». C’était donc un apartheid !

    Une fois par mois, une femme blanche venait inspecter nos maisons pour voir si le ménage avait été bien fait, si tout était propre. C’est le seul contact qu’on avait avec des Blancs dans notre quartier.

    Comme la ville s’organisait autour de l’Union Minière, on y trouvait des magasins liés à la société, et certaines grandes enseignes belges comme Sarma ou Bata. Maman recevait la liste des produits qu’on pouvait obtenir dans les magasins de l’Union Minière et on cochait : « famille 1 enfant, 2 enfants, 3 enfants, 4 enfants ». En fonction de cela, nous avions droit à x kilos de lait, x kilos de farine,…Une fois par mois, nous allions au magasin chercher les provisions.

    Ce n’est que plus tard, en grandissant, que j’ai pris conscience du racisme. Dans la file, on est mis de côté, on passe toujours après les Blancs. Mais même parmi les Blancs, il y a une hiérarchie : la femme du médecin va passer avant la femme de l’ingénieur et celle-ci, avant l’épouse du mécanicien. C’était ça l’esprit de l’Union Minière : une très forte hiérarchie. Les Mulâtres passaient en dernier et les Noirs encore derrière !

    En classe, au dernier rang

    Nous, les Mulâtres, étions tolérées à l’école des Blancs. Les Blancs étaient assis aux premiers rangs, puis il y avait des rangées vides et nous, dans le fond de la classe. En maternelle et en première primaire, nous étions quatre ou cinq de mon âge.

    Mon premier souvenir d’école, c’est à la maternelle : la petite fille à côté de moi a hurlé toute la journée ! Elle avait encore plus peur que moi.

    Comment je vivais ces moments d’école ? Dans la terreur ! J’étais impressionnée par les religieuses et leurs grandes robes. Elles étaient méchantes, je ne sentais chez elles aucune générosité, amour ou douceur. Je les vois encore, marchant les deux mains dans les manches, le regard sévère. On ne pouvait pas bouger un cil ni dire un mot. Parfois, elles donnaient des coups de règle.

    Et puis, il y avait cette séparation physique qui apportait une incompréhension. On ne nous adressait pas la parole, on ne nous posait même pas de questions… Nous vivions dans la crainte car nous sentions que nous n’étions pas accueillies. Le cours se donnait pour les enfants blancs et nous, nous étions au fond de la classe. Comme si nous n’étions que spectatrices. A ce moment-là, je ne comprenais pas… Je n’avais pas conscience que c’était tout simplement du racisme.

    A la récréation, nous ne nous jouions pas tous ensembles. Nous, les Mulâtres, restions en-dessous de l’escalier, en nous disant : « qu’est-ce qui va se passer ? Surtout, ne pas faire de bruit ! Ne pas nous faire remarquer ! » Je ne me souviens pas de cris d’enfants qui s’amusent.

    C’était moi la voleuse !

    Un très mauvais souvenir d’enfance ? Un jour, papa est venu me chercher à l’école pour m’emmener au bureau de police. Je me vois encore, petite fille, assise sur le siège en face du commissaire, un grand Blanc. Une fille blanche avait perdu sa chaîne en or. Et comme j’étais une « étrangère », « colorée », c’était forcément moi qui l’avais volée ! Je ne comprenais rien, je pleurais : « quoi ? une chaine en or ? pourquoi je suis là ? ce n’est pas moi ! ». Je ne me souviens pas comment s’est terminée cette histoire mais j’en ai ressenti longtemps de la douleur, de l’injustice.

    De la luge sur les terrils

    Mais, à la maison, j’étais heureuse. J’ai plus de bons souvenirs d’enfance que de mauvais. Avec mes amies, des Mulâtres de mon quartier, nous étions plus souvent pliées en deux de rire. Quand nous allions jouer sur les terrils, par exemple ; tout était vallonné et donc on montait sur une butte et on descendait sur des cartons, comme si on faisait de la luge !

    Les grands avaient fabriqué un véhicule avec quatre roues de brouette bien solides. Nous montions dessus et les grands conduisaient avec leurs pieds. Jusqu’au jour où quelqu’un s’est cassé un bras. Alors, les parents ont confisqué le véhicule.

    Les vacances en famille au village

    Tous les étés, maman et nous, les enfants, allions en vacances chez notre grand-mère paternelle. Cela fait partie de mes meilleurs souvenirs d’enfance : deux mois de vie fantastique au village !

    Déjà, le trajet en voiture était très agréable car papa possédait une Pontiac. Waouw ! Nous devions dormir une nuit sur la route et papa disait : « surtout, ne sortez pas de la voiture pour faire pipi. Il y a des lions ! ». On les entendait autour de la voiture. Quand papa ne pouvait pas nous accompagner, un commerçant nous emmenait dans son camion. Nous avions alors le privilège de nous asseoir devant. Et puis venait la joie de se dire : « on arrive au village ! ».

    Ma grand-mère étant fille de chef et respectée, elle avait sa propre maison. Autour de celle-ci, se trouvaient les huttes de ses enfants et petits-enfants. C’était comme un village.

    La journée, on se lavait et jouait dans la rivière, on grimpait dans les arbres et cueillions des mangues. On courait partout. Une grande liberté !

    Les couchers de soleil étaient magnifiques. Le soir, étant donné qu’il n’y avait pas encore d’électricité, on mangeait à 17h avec les oncles et les tantes, tous ensemble autour du feu. Il faisait froid mais le feu nous réchauffait. Les oncles racontaient des histoires, des histoires de monstres qui boitaient. Plus la nuit avançait, plus les contes faisaient peur et plus on craignait de se coucher !

    Le conteur prenait la parole en swahili et tout le monde répondait :

    - l’histoire, c’est… ?

    - c’est l’histoire !

    - l’enfant de l’histoire… ?

    - …ne grandit jamais.

    L’histoire pouvait alors enfin commencer. J’attendais ce moment avec impatience. Tout cela sous un ciel étoilé à n’en plus finir…

    Après l’indépendance, tout était différent…

    Au moment de l’indépendance, j’avais 8 ans. Je me souviens de gens qui couraient dans tous les sens avec ce qu’ils avaient pillé : un vélo, une chaise,…Et au loin, de la fumée. Les parents nous disaient : « ne sortez pas de la maison, on ne sait pas ce qui va se passer ! ».

    Juste après, nous avons déménagé car, à partir de ce moment, nous avons pu habiter dans les quartiers des Blancs. Une maison était assignée à chaque famille. Quelques familles mulâtres et noires occupaient les maisons des Blancs. Fini le ghetto !

    Quelle découverte : nouvelle maison, nouveaux voisins, nouveau bus scolaire où Blancs et Noirs étaient mélangés. Avec papa et maman, je me sentais en sécurité et inconsciente de ce qui se déroulait. Tout était différent.

    … et en même temps, rien n’avait changé

    Mais un an ou deux après l’indépendance, l’école était toujours la même : une école où on ne se mélangeait pas ! Avec plus de Métisses et de Noires, mais toujours des groupes séparés. Dans la cour de récréation on ne se regardait pas, il n’y avait aucun échange.

    C’est alors que j’ai vraiment pris conscience du racisme. Vous voulez une autre anecdote ? En voici une ! En 1963, quand je suis allée à la piscine, les Blancs sont sortis parce que nous allions salir l’eau. Nous étions les premiers Métis à rentrer dans la piscine à Likasi ! Cet événement m’a marquée. Je ne m’y attendais pas, n’ayant peut-être jamais réalisé qu’il y avait ce rejet. Pour moi, il y avait les Blancs, les Noirs, les Mulâtres. Sans plus. Cela a été un vrai choc.

    De l’autre côté du miroir : regard sur la Belgique et sur les colons belges

    En 1970, je suis venue en Belgique pour la première fois.

    J’ai été marquée par les maisons collées les unes contre les autres. Je n’avais jamais vu ça. Au Congo, les Belges disaient « En Belgique, nous vivons tous aussi bien qu’ici, avec de grandes villas et des domestiques ». Donc, je pensais arriver « au paradis » en arrivant en Belgique. Or, il pleuvait, il faisait gris et les Blancs vivaient de façon bien moins luxueuse qu’au Congo.

    Je trouvais aussi certains Belges peu éduqués et me disais, dépitée : « c’est ça qui nous a colonisés ?! ». J’ai alors réalisé que le Congo était un très beau pays et que j’avais la chance d’avoir deux cultures.

    Le cheminement personnel, les recherches

    Lors de ce premier voyage en Belgique, j’ai voulu rechercher mon grand-père. J’avais une adresse où me rendre, à Ostende. Mais à celle-ci, les anciennes maisons n’existaient plus, c’étaient de nouveaux immeubles. Il fallait faire des démarches officielles pour aller plus loin dans les recherches.

    Je me suis demandé : « en ai-je vraiment envie ? En ai-je besoin ? ». Ma réponse a été « non ». Je n’ai donc pas poursuivi mes investigations. Je sais d’où je viens, j’ai eu un papa, une maman, des frères et des soeurs. Une famille avec une grand-mère présente, des oncles et tantes, des cousins avec lesquels j’ai grandi. Tout cela a comblé ce qu’il fallait combler. Ma vie est pleine. Mes racines sont africaines et européennes. Trouver un équilibre est le plus important.

    Dépasser la colère

    Ce n’est qu’à l’âge adulte qu’on peut comprendre ce qui s’est passé durant notre enfance. En grandissant, on trouve ses racines. On essaie de comprendre au fil des rencontres, des confrontations, des blessures, des joies. Nous ne savons pas tout ce que nos parents ont vécu…

    Je pense que, Blancs, Noirs ou Métis, nous sommes tous pareils. C’est notre regard sur la vie et les gens, nos peurs qui nous rendent différents. Chaque individu a une richesse. Et quand on a la chance d’avoir plusieurs cultures, c’est une richesse supplémentaire. Il faut l’exploiter, prendre le meilleur de chaque culture.

    On ne connait pas l’histoire de l’autre. Parfois, sa souffrance s’exprime par de l’agressivité, par du rejet. Mais à partir du moment où on se met à sa place, on peut poser sur lui un regard différent et le comprendre. Ce n’est pas facile à faire. C’est le travail de toute une vie !

    Le bouddhisme m’aide à accéder à cette sérénité, à dépasser la colère qu’il y a en moi. Je ne veux plus vivre là-dedans, même s’il arrive que certaines paroles ou actes me fâchent. Parfois j’ai réalisé que la personne ne se rendait même pas compte de ce qu’elle avait dit ou fait. Par ignorance ? Par bêtise ?

    Aujourd’hui encore, je rencontre des femmes blanches de mon âge qui me disent « Marie-Louise, c’est incroyable, comment se fait-il que nous ne nous sommes pas rencontrées au Congo ? ». Que répondre ? Ces personnes, enfants à cette époque, n’ont pas réalisé que cet apartheid existait. Certaines personnes ne veulent toujours pas le reconnaître. C’est triste.

    Dernièrement, lors d’une réunion, j’ai eu l’occasion de revoir des amies d’enfance, des Métisses, aujourd’hui grands-mères. J’ai constaté que beaucoup des petits-enfants se sont mariés dans la communauté… Cela m’a interpellée. Encore des traces de cette colonisation où l’on ne se mélange pas ?

    Je trouve important de faire entendre la voix des Métis

    Aujourd’hui, l’Association des Métis essaie de faire entendre leur voix au Parlement, d’obtenir des excuses du gouvernement belge, l’ouverture des archives,… C’est une bonne chose parce qu’il y a énormément de souffrance dans les histoires des Métis.

    J’ai assisté à la première séance au Parlement. Des horreurs ont été révélées. Beaucoup de parlementaires ignoraient certains faits. Comment est-ce possible ? Tout se trouve dans les archives du musée à Tervuren. Il faut en parler et présenter des excuses. Parce que tout était bien organisé et qu’il y a une responsabilité de l’Etat belge. Moi, je n’ai pas été séparée de ma famille. Mais quand vous vous retrouvez placés en famille d’accueil en Belgique, comme l’ont été les enfants de l’internat de Save… dans un pays inconnu, dont vous ne parlez pas la langue ! C’est l’horreur. Je pense qu’il doit y avoir une réhabilitation des Métis. Comment ? Je ne sais pas.

    En parler ferait du bien à tout le monde. A ceux qui n’en ont jamais entendu parler et à ceux qui ont eu de mauvaises informations.

    Il faut pouvoir parler de tout. Aujourd’hui, quand certains disent « oui, mais on en a marre de donner au Congo… », j’ai envie de répondre : « est-ce que vous pourriez vous passer de votre GSM ? Parce que votre téléphone est composé de coltan et que des enfants meurent tous les jours pour en récolter. » Mais les gens ne veulent pas toujours entendre.

    Enseigner l’histoire de la colonisation

    Il faut parler dans les écoles de la colonisation et de ses malheureuses conséquences. Pour aujourd’hui, pour le futur. Comment voulez-vous qu’il y ait une paix si les Belges ne savent pas pourquoi il y a tant de Congolais en Belgique, pourquoi il y a parfois des manifestations ?

    Il faut que les jeunes générations apprennent l’histoire de la colonisation et notamment ce qui s’est passé du temps de Léopold II. Il y a assez d’écrits, de témoignages, d’expositions pour se documenter. Aujourd’hui heureusement des associations se font entendre. La parole se libère, on en parle. Les Belges disent souvent : « mais nous avons construit des hôpitaux ! ». Oui mais les premiers hôpitaux ont été construits pour soigner la main d’œuvre, pour la rentabilité ! On oublie de dire cela.

    Les jeunes d’origine congolaise qui sont nés en Belgique sont belges, la Belgique est leur pays. Certains demandent qu’on réhabilite Lumumba. Pourquoi pas si cela est accompagné d’une communication, d’une information juste ? Là encore, il faut expliquer pourquoi réhabiliter Lumumba. Quelle est l’histoire entre Lumumba et la Belgique ?

    ps:

    Ce témoignage fait partie du livre "Congo belge, mémoires en noir et blanc", 1945-1960, édité aux Editions Weyrich. Il ne peut pas être reproduit sans l’autorisation de l’éditeur.

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