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    Plongé dès la naissance dans un bain colonial, André part au Congo « pour servir » et rentre dans la « Territoriale » au Kivu. Un métier qui l’amène à devoir prendre sept décisions par jour ! Défenseur de l’œuvre coloniale, il nous livre un témoignage particulièrement engagé.

    Une famille de colons

    Mes parents étaient colons-planteurs au Katanga. Ils étaient partis avec leurs trois aînés, dans les années 20. En 1928, mes parents sont rentrés en Belgique à cause de la crise. Un an après, je suis né, en Flandre occidentale.

    En 1939, mon père est reparti seul au Congo. Comme la guerre a éclaté et que ma mère était malade, nous n’avons pas pu le rejoindre. Maman est morte l’année suivante. Nous étions neuf enfants.

    Mon père a alors été mobilisé et chargé de commander le détachement de la Force Publique à Usumbura. Après la guerre, il a occupé la fonction d’Administrateur Territorial.

    A 21 ans, je suis devenu Docteur en droit. Et j’ai réussi le concours pour le poste d’Administrateur Territorial au Congo. Je me suis marié et, après avoir suivi des cours préparatoires, ma femme et moi sommes partis en mars 1952 pour le Congo.

    Le goût de l’aventure et faire sa B.A.

    Pourquoi partir ? Notre départ s’explique par plusieurs facteurs.

    Le goût de l’aventure, sûrement ! J’avais passé la guerre, entre 10 et 15 ans, coincé dans mon pays et j’avais envie de voir d’autres horizons. J’étais aussi attiré par les récits de mon oncle et ma tante qui revenaient du Katanga, de mes frères ainés qui avaient vécu là-bas.

    Et puis, il y avait l’influence du scoutisme : « Servir »… « Faire sa B.A. (bonne action) ». J’y croyais vraiment. Ma motivation ? Amener une population, qui nous était décrite comme pauvre et arriérée, à plus de confort et de bien-être. Il y avait donc un côté altruiste.

    Enfin, il faut savoir qu’au début des années 50, les jeunes universitaires peinaient à trouver un job rémunérateur. Le mieux que j’aurais pu espérer à l’époque, c’était d’être stagiaire dans un bureau d’avocats. Avec pour seul salaire seulement de quoi m’acheter de temps en temps un paquet de frites (rires) !

    L’expérience coloniale de mon père m’a sans doute aidé à imaginer ce projet sans craintes. Mon épouse, au contraire, venait d’une famille où il n’y avait aucune culture coloniale ou africaine. Ses parents imaginaient que seuls les têtes brûlées et les repris de justice filaient au Congo. J’ai dû les convaincre !

    Karibu !

    Le jour du départ, nous avons pris le bateau à Anvers pour le Congo. Ma femme était enceinte de notre premier enfant. Ce n’est qu’après avoir passé l’Equateur que nous avons appris notre destination. Moi, j’étais désigné pour le Kivu et, plus particulièrement, pour le territoire de Rutshuru.

    Lorsque nous avons passé la frontière entre l’Angola et le Congo, j’ai eu le premier choc de ma vie au Congo. Tout le village chantait « karibou », ce qui voulait dire « bienvenue ». Ayant connu l’Occupation, je me demandais : « N’arrive-t-on pas un peu comme des occupants ?». Après tout, nous n’étions pas vraiment invités (rires) …

    A Rutshuru, on nous a alloués une maison au Poste. Cette maison était meublée sommairement, il n’y avait ni eau courante ni électricité. Nous nous sommes installés là et, à peu près quinze jours après, notre premier-né est venu au monde.

    Tout faire sauf dire la messe !

    J’ai toujours travaillé au Nord-Kivu. D’abord, trois ans à Rutshuru de 1952 à 55, puis un an à Butembo et ensuite à Beni où j’ai été l’Adjoint direct du Chef de Territoire jusqu’en 57, puis Chef de Territoire jusqu’en 60. Mon expérience s’est limitée au milieu rural, à la brousse où j’étais en contact permanent avec les Congolais.

    A Rutshuru, j’étais Administrateur Territorial Assistant. Nous disions entre nous qu’on devait « tout faire sauf dire la messe ».

    Dès le lendemain de mon arrivée, mon Chef de Territoire m’a dit : « Demain, à six heures vous partez sur la route avec une équipe de travailleurs et des prisonniers. Il va falloir élargir les tournants pour qu’on puisse se croiser et éviter des accidents. Vous devrez faire sauter des roches parce que c’est assez rocailleux là-bas. Voilà le manuel des travaux publics, potassez ça ! ».

    En plus de l’entretien des routes et des ponts, nous nous occupions de la construction de maisons. Alors, vous imaginez, quand vous avez une formation de docteur en droit, et qu’on on vous demande de superviser les chantiers … Heureusement que nous avions de bons maçons qui savaient comment faire (rires) !

    Nous devions aussi veiller à l’hygiène du village, nous étions très très paternalistes ! Le meilleur et le pire du paternalisme : les villages devaient être propres, les latrines installées à une certaine distance des maisons.

    Les cultures étaient également inspectées. Nous imposions des cultures pour lutter contre une certaine nonchalance des indigènes. En effet, ils avaient des terres tellement fertiles qu’il suffisait de jeter quelques grains de maïs pour que ça pousse. Deux mois plus tard, lorsqu’on repassait, on récoltait des épis.

    Une autre de mes tâches concernait l’état civil : le recensement de la population. Nous étions constamment en route dans le Territoire car nous étions astreints à faire 20 jours d’itinérance par mois, en brousse. Quand nous faisions nos tournées, les indigènes avertissaient par tam-tam tous les villages : « Voilà, le bwana est en route, il est à tel endroit, vous pouvez vous attendre à ce qu’il arrive chez vous vers telle heure ». Et hop, tout le village était là pour nous accueillir au moment où on arrivait !

    Nous devions aussi collecter l’impôt. Tous les hommes, adultes et valides, payaient une somme, fixée une fois par an en fonction du territoire, de la province et du revenu moyen. L’impôt était obligatoire. S’ils ne savaient pas le payer, ils devaient faire des jours de travail, de servitude pénale.

    Macaque ! Une injure punie par la loi

    S’il y avait un crime, une infraction, nous exercions le rôle d’officiers de police judiciaire. Et si c’était dans les limites de notre compétence, nous étions juges de police.

    Tous les jours, où qu’on soit, à 11 heures, se tenait une audience publique, appelée « le rapport ». C’était très important. Tous les Congolais qui souhaitaient déposer une plainte pouvaient venir exposer leur cas et on essayait de le régler, séance tenante. Et cela, quelle que soit la personne visée par la plainte : colon, commerçant, chef, agent de l’Etat,…

    Je vous donne un exemple. Un jour, un boy de maison est venu se plaindre parce que son employeur l’avait traité de « macaque ». Alors, nous avons convoqué l’employeur.

    -  Il paraît que vous l’avez traité de « macaque », c’est une injure, ce n’est pas toléré !
    -  Ce n’est pas une injure, c’est une constatation !
    -  Non, c’est une injure… ça vous fait 250 francs d’amende. Et vous allez donner également 100 francs d’indemnité à votre boy.

    L’employeur a sorti un autre billet de 100 et il a répété : « macaque ». Alors je lui ai dit : « Quand il y a récidive, c’est doublé, donc cela fera 500 francs d’amende et 200 francs d’indemnité ! ». Il n’a plus insisté et a payé son amende.

    Le fouet pour maintenir l’ordre à la prison

    Nous avions un peloton de la Force Publique, mais il n’a jamais dû vraiment intervenir. C’était un peloton d’une trentaine de soldats, tous Congolais y compris les gradés, à savoir le caporal, le sergent et le sergent-major. Mais à partir du grade de sous-officier, c’étaient toujours des Blancs. Le peloton était chargé aussi de garder les prisonniers.

    J’avais la tâche de gérer les sanctions disciplinaires à la prison. Par exemple, un soldat accusait un prisonnier d’avoir été paresseux, de ne pas avoir fait sa tâche. Je m’assurais que c’était vrai en questionnant le prisonnier qui parfois reconnaissait sa faute et parfois la niait.

    Ce n’était pas facile. Si je donnais systématiquement raison au prisonnier ou qu’il subsistait un doute, celui-ci bénéficiait à l’accusé et moi, je n’avais plus d’autorité.

    Alors je disais : « Si tu es au rapport, c’est quand même qu’il s’est passé quelque chose ! »… et je le consignais dans le registre des sanctions disciplinaires. Alors, on amenait une couverture, le prisonnier enlevait son short, se mettait à plat ventre et un soldat lui donnait des coups de fouet. Le maximum, c’était quatre coups.

    Sept décisions par jour !

    Nous menions une vie assez militaire.

    Le clairon sonnait « Aux champs » un peu avant six heures. Je buvais une tasse de café et partais, sans avoir pris de petit déjeuner, pour arriver à 6h30 pile devant le bureau du Territoire, pour l’appel et le lever du drapeau.

    A 17 heures, le clairon sonnait la fin de la journée. Une heure plus tard, la nuit tombait. Les soirées n’étaient pas très longues, on mettait les enfants au lit, on écoutait un peu la radio puis on allait se coucher.

    J’étais tout le temps en fonction. La nuit par exemple, surtout le samedi soir, on venait souvent tambouriner à ma porte en disant : « Bwana, Bwana, il faut venir, ils sont en train de se battre à la Cité, près du chef-lieu du Territoire. ». Alors je partais. Mon épouse disait « tu ne prends pas ton revolver ? ». C’était la dernière chose à prendre ! Mais je prenais mon porte-voix MBLE sur piles et faisais entendre une voix de stentor. Quand ils me voyaient arriver avec mon casque, ça se calmait déjà.

    C’était un travail énorme avec beaucoup de responsabilités. J’étais « seul maître à bord ». On disait très souvent qu’on devait prendre sept décisions par jour !

    Des abus de pouvoir

    Ce pouvoir pouvait donner lieu, chez certains, à des abus. Je me souviens d’une attitude choquante de mon premier Chef de Territoire, un vieux de la vieille encore partisan de la méthode dure avec les indigènes. Un jour où je l’ai accompagné en brousse, il a commandé des œufs qui n’arrivaient pas. Le chef du village était venu dire : « Désolé mais les poules n’ont pas pondu ». Alors mon chef a convoqué les chefs des villages voisins et les a obligés à s’asseoir sur des casseroles. Ils devaient mimer « kot, kot, kot » jusqu’à ce que les villageoises apportent des œufs ! Lui trouvait ça très drôle mais moi, j’étais outré ! C’était vraiment un manque de respect, surtout vis-à-vis du détenteur de l’autorité.

    Mais à côté de cela, certains agents de l’Etat se montraient très coopératifs, notamment vis-à-vis d’indigènes qu’ils rencontraient, blessés ou malades, le long de la route. Ils les faisaient entrer dans leur voiture puis les emmenaient jusqu’à l’hôpital. C’était une attitude normale après tout mais, à l’époque, ce n’était pas tellement courant.

    Le Mwami Ndeze

    Le Congolais qui m’a le plus marqué ? C’est un chef coutumier, le Mwami Ndeze, à Rutshuru. Il était très âgé. A l’époque de la guerre 14-18, il avait apporté une aide précieuse à la Force Publique. Il avait mis à disposition des milliers de porteurs et des vivres en masse pour nourrir l’armée qui partait au Rwanda et en Tanzanie. Le Roi Albert l’avait d’ailleurs décoré. Il lui avait offert un superbe uniforme qu’il portait fièrement lors de la Fête nationale.

    Il était chef de la Chefferie des Bwisha, donc l’autorité suprême de la Chefferie et avait un ascendant réel sur ses sujets. Il présidait le tribunal de Chefferie. Il s’occupait principalement des affaires civiles coutumières, c’est-à-dire de mariages, de dots, de litiges, des limites des champs,… A l’administration territoriale, nous respections la coutume, sauf quand elle était contraire à l’ordre public et aux bonnes mœurs.

    Le Mwami Ndeze était un roi. Il logeait dans une maison comme nous. Il avait sa cour, sa garde, etc. On avait beaucoup de respect pour lui. C’était un homme courtois qui n’élevait pas la voix, ne jouait pas au tyran autoritaire. Il imposait naturellement le respect. Lorsqu’il se présentait, tous les notables s’inclinaient et battaient discrètement des mains.

    Il m’a donné beaucoup de conseils judicieux. Je n’étais, après tout, qu’un jeune blanc bec, un « bleu » qui venait d’arriver et n’avait aucune expérience tandis que lui avait à son crédit des dizaines d’années d’expérience en tant qu’autorité de l’Etat. Il m’avait par exemple dit « ce n’est pas la peine d’élever la voix », ce que j’avais tendance à faire en arrivant. « Vous représentez une fonction qui est respectée. Plus vous vous exprimez lentement et clairement, sans élever la voix, plus vous serez écouté. Sinon, ils laisseront passer l’orage. »

    Le difficile exercice du pouvoir

    La chose la plus difficile dans mes relations avec les Congolais était de savoir exactement ce qu’ils pensaient quand ils répondaient à une question. Parce qu’avec leur naturel respectueux de l’autorité et leur sens de la courtoisie, ils cherchaient à donner une réponse qui plaisait à celui qui l’avait posée. Peut-être se disaient-ils : « Quel que soit notre avis, il n’en fera qu’à sa tête ». Alors, je devais chaque fois leur expliquer : « Ecoutez, cette réponse me fait plaisir mais elle ne me satisfait pas. J’aimerais savoir ce qui convient le mieux dans le problème qui nous occupe ». Il y avait alors un moment d’hésitation :

    - Vraiment Bwana ?

    - Vraiment !

    Et alors, quand la confiance était instaurée, ça allait.

    Quand le Chef coutumier me disait « Vous êtes l’autorité incontestée », je le vivais effectivement comme ça. On était là pour commander. Et d’une certaine façon, ça arrangeait aussi les Congolais que nous prenions la responsabilité au nom de tous les Chefs qui dépendaient de nous, que nous contrôlions.

    Evidemment, il y avait parfois des cas de rébellion. Je me souviens par exemple d’un village ayant refusé de payer l’impôt. Les villageois avaient tracé une ligne sur la piste en disant à l’agent territorial dont c’était le premier mandat : « Si vous passez cette ligne, vous êtes mort ». Et lui, au lieu de passer la ligne, il avait rebroussé chemin et était venu m’expliquer la situation. Moi, comme j’en étais déjà mon troisième mandat, je me suis rendu sur place en me faisant suivre par précaution par un camion avec mes soldats.

    A mon arrivée, j’ai demandé : « Où est-elle cette fameuse ligne ?». Les villageois étaient un peu ennuyés parce qu’ils avaient affaire à un ancien. Je leur ai dit : « Ecoutez-moi, j’ai soif et, si vous avez un jus de fruit, je le prendrais bien mais pour cela il faudrait que je passe la ligne ». J’ai passé la ligne, ils m’ont apporté du vin de palme et des ananas et je leur ai demandé :

    -  Alors, c’est quoi le problème ?

    -  On n’a pas confiance dans le jeune bwana.

    -  Ecoutez, il faut qu’il apprenne son métier, j’ai commencé comme lui, moi aussi ! Et comment voulez-vous que nous entretenions les routes, les hôpitaux etc. si on ne paye pas d’impôt. Et vous, le Chef là, comment voulez-vous que nous payions votre traitement s’il n’y a pas une participation de la population ?

    Bref, persuader plutôt qu’imposer ! Je crois que cela a été bien compris, car, après ça, comme pour toutes les palabres qui se terminent bien, ils ont chanté et dansé.

    La visite du Roi Baudouin

    Mon plus beau souvenir du Congo belge est la visite du Roi Baudouin, en mai 1955 à Butembo, dans le Nord-Kivu où j’étais alors Chef de Poste.

    D’abord, il y a eu l’accueil enthousiaste de la population, c’était vraiment du délire ! Et puis surtout, le Roi a manifesté un grand intérêt pour ce que nous faisions. Il a fait l’éloge de la Territoriale dont je faisais partie en disant : « C’est vraiment vous qui faites le Congo et qui pouvez améliorer le bien-être des autochtones. C’est votre rôle principal. »

    C’est en effet ce qu’on nous avait inculqué pendant notre formation coloniale. La devise de la Territoriale était « Dominer pour servir », en référence au livre éponyme du Gouverneur Général, Pierre Ryckmans. Dans celui-ci, il avait précisé : « Pour servir, il faut connaître et pour connaître il faut aimer ». Ce livre, c’était vraiment notre « bible ». Et le Roi l’avait très bien compris. Ça m’a beaucoup touché qu’il reconnaisse l’utilité de notre action.

    Je me souviens aussi d’un fait qui a heurté l’un ou l’autre des colons présents lors de cette visite royale. Lorsque le Roi est arrivé à Butembo, une petite fille noire et une petite fille blanche lui ont apporté des fleurs. Et il n’a embrassé que la petite fille noire ! Une sorte de discrimination donc mais à l’envers (rires) …

    Le message du Roi Baudouin était un message chrétien et cela me parlait beaucoup.

    Après la messe, l’apéritif au Club des Evolués !

    Ma femme et moi étions des chrétiens pratiquants. Nous allions tous les dimanches à l’église de Beni. Les Congolais y venaient aussi, avec leur plus beau costume, leur plus beau pagne.

    Les Européens étaient toujours mis un peu à l’écart des Congolais, soit dans une nef latérale qui donnait sur l’autel, soit en avant. Cette mise à l’écart n’était pas vraiment du racisme mais une question de convenance, pour eux comme pour nous.

    Leur mode de vie était, en effet, très différent du nôtre et donnait lieu à ce que nous pourrions appeler un manque d’hygiène ; ils étaient très souvent entourés de mouches. Certaines femmes donnaient le sein au bébé pendant la messe.

    Nous nous serions tous sentis mal à l’aise si nous avions été ensemble. Par contre, les enfants se mélangeaient, les nôtres et ceux qui fréquentaient l’école, presque tous en uniforme.

    Très souvent, le célébrant était congolais. L’Eglise avait, dès le début, compris qu’elle devait s’africaniser, intégrer la population congolaise. Le premier abbé congolais du Congo belge a été ordonné prêtre en 1917. Déjà !

    Après la messe, il y avait l’apéritif au Club des évolués, que nous appelions aussi le Cercle du Roi Baudouin. J’aimais la franchise et l’ouverture d’esprit qui régnait entre les évolués et nous. Ceux qu’on appelait « les évolués » étaient les Noirs qui s’habillaient à l’occidentale, qui étaient immatriculés et qui avaient donc le statut d’immatriculés.

    Là, c’était la détente, ce n’était plus le clerc qui était en face de son employeur. On était habillés en civils d’ailleurs. On discutait vraiment de tout y compris de la vie familiale, de la différence entre leurs conceptions de la vie familiale et la nôtre. Les discussions étaient particulièrement libres, surtout les quatre ou cinq dernières années après le voyage du Roi Baudouin qui a vraiment été l’amorce d’un tournant et le début de la marche vers l’indépendance.

    L’indépendance s’annonce…

    Lors de son discours en 55, le Roi remettait en question les relations entre Belges et Congolais. Cela n’a pas été évoqué tellement souvent en brousse parce que là, contrairement aux villes, il y avait peu de problèmes entre Noirs et Blancs.

    Et puis il y a eu, toujours en 55, le fameux Manifeste de Conscience Africaine et le Plan Van Bilsen de 30 ans. Nous sentions tout doucement que le vent tournait. Les Congolais pensaient déjà à l’indépendance.

    Lorsque je discutais de cela avec eux, ils exprimaient leurs craintes que les administrateurs belges, dont le régime n’était pas contesté, soient remplacés par des Congolais. Ils se demandaient de quelle ethnie ils seraient et comment ils allaient se comporter vis-à-vis d’eux. « Vous, vous êtes impartial, parce que vous n’avez pas de raison, en cas de conflit, de favoriser une ethnie par rapport à une autre. Mais un Congolais se laissera inévitablement influencer et s’il ne le fait pas, il subira la pression de son clan pour le faire ».

    Vive le Roi, vivent les Belges !

    Le 30 juin 60, j’étais Chef de Territoire à Beni. Comme partout ailleurs, des discours ont été prononcés au cours de la fête qui a suivi le lever du nouveau drapeau congolais. A mes côtés se trouvait mon adjoint congolais, qui allait devenir Chef de Territoire à ma place. Il était en grand uniforme. J’avais mis mon épée. On a descendu le drapeau belge, puis on a levé le drapeau congolais. Comme il n’y avait pas encore d’hymne congolais, les soldats de la Force Publique ont chanté « Uélé, Uélé, moliba makasi », un chant de ralliement, en lingala.

    Après, il y a eu des discours au Cercle Baudouin Ier. Je n’ai pas gardé le mien mais j’ai encore celui du président, un Congolais. Il nous a rendu hommage :

    « Vive le Roi. Vivent les Belges qui ont courageusement pris notre Congo comme objet de leur sollicitude. Vivent les Belges qui malgré tant de difficultés ont pu rester fermes et mener le Congo à sa maturité. Vivent les missionnaires qui, à côté de leur œuvre évangélisatrice, n’ont pas manqué de contribuer énergiquement à la formation intellectuelle, morale et physique des Congolais ».

    Je trouve qu’avec des mots très simples, ce discours exprimait bien ce que les Congolais pensaient.

    Après l’indépendance = avant l’indépendance !

    Mais après l’euphorie du 30 juin, dans les jours qui ont suivi, les choses se sont gâtées. Les premiers troubles sont venus de là où on les attendait le moins, de la Force Publique, dont tous les officiers étaient blancs. Les militaires congolais ont tout d’un coup réalisé qu’ils allaient être les « dindons de la farce ». Quand ils ont appris que leur commandant en chef, le général Janssens avait écrit au tableau la fameuse phrase « Après l’indépendance = avant l’indépendance » - phrase par laquelle il voulait dire que leur rôle resterait le même - ils ont compris qu’il ne fallait pas s’attendre à des promotions. Et ça a été l’étincelle qui a mis le feu aux poudres ! La mutinerie s’est répandue très rapidement dans tous les camps militaires, avec des brutalités et des choses qui ont dépassé en horreur tout ce qu’on pouvait imaginer : assassinats, coups et blessures, viols collectifs de femmes européennes dont de nombreuses religieuses, brimades, séquestrations, pillages d’entrepôts et de magasins d’armes, incendies et destructions sauvages de tout ce qui rappelait encore le régime colonial. Il y a eu beaucoup de victimes des deux côtés, notamment des Congolais qui défendaient leurs employeurs.

    Dernier lever de drapeau belge

    Après l’indépendance, je suis encore resté deux mois à mon poste à Beni. J’étais devenu le conseiller de mon successeur, un Congolais. Nous siégions à deux derrière ce qui avait été mon bureau. On recevait et traitait les affaires ensemble. J’avais eu le temps de commencer à le former huit à dix mois avant l’indépendance. On se connaissait bien.

    Et puis un beau jour, fin août 60, des mutins sont entrés dans mon bureau et m’ont dit : « On n’a plus besoin de conseiller, on ne sait plus payer ça. Vous avez 48 heures pour quitter le territoire ! ».

    Mon plus mauvais souvenir du Congo est ce départ, vers minuit, pour le poste frontière entre le Congo et l’Uganda. Je suis parti avec une double escorte, mon peloton et les mutins. Petit réconfort ; mon peloton avait tenu à nous rendre un dernier hommage – il y avait déjà le drapeau congolais – ils ont baissé le drapeau congolais et ils ont encore levé le drapeau belge, une dernière fois… (émotion dans la voix).

    J’ai considéré ce départ forcé comme un abandon de poste et de la population à laquelle je m’étais attaché.

    Ce que je pense de la colonisation…

    Je voudrais que les jeunes comprennent que, quand les premiers Blancs sont arrivés au Congo, avec Léopold II, ils ont trouvé une situation que j’estime épouvantable : la situation n’avait rien à voir avec le paradis terrestre, comme on imagine Adam et Eve vivant librement dans une forêt idyllique.

    Entre ce moment-là et les violences qui ont suivi l’indépendance, il y a eu, à mes yeux, « la parenthèse coloniale ». Une parenthèse très courte finalement car le Congo belge n’a duré que 52 ans. En ces quelques années, nous sommes parvenus à faire régner l’ordre, à amener le progrès, l’enseignement, les soins médicaux gratuits.

    Nous avons contribué à l’amélioration du niveau de vie. Beaucoup de Congolais qui vivaient de manière très frugale ont eu des conditions de vie plus confortables, avec la possibilité d’acquérir une maison, d’avoir une machine à coudre, un vélo, une radio, … C’était absolument impensable à l’époque où nous avons commencé à travailler là-bas.

    Je résumerais le Congo belge par l’expression « Pax Belgica ». Comme au temps des Romains nous avions bénéficié de la Pax Romana, nous avons fait régner au Congo, la « Pax Belgica ». Cette paix était appréciée, cela se manifestait le long des routes par la façon dont les Congolais nous accueillaient.

    Le Congo Belge évoque pour moi l’image d’un pays magnifique, que beaucoup d’observateurs, tant Belges qu’étrangers, considéraient à l’époque comme étant une « colonie modèle ».

    La décolonisation, un lâcher-tout criminel

    La décolonisation bâclée a été suivie de tueries, d’assassinats, de viols et autres atrocités. Je trouve que le lâcher-tout a été un crime. Il fallait décoloniser, mais il fallait le faire avec une vision. Nos politiciens de l’époque n’étaient pas des visionnaires, ils étaient surtout obnubilés par l’opinion publique belge et leur réélection.

    Le Congo, dès 1959, était devenu beaucoup moins attrayant pour la Belgique ; son budget représentait de plus en plus un gouffre financier. Des politiciens se sont dit que faire payer les Belges pour le Congo dont ne profitaient que quelques-uns, n’était plus défendable. Ils ont alors commencé à penser se retirer.

    Je ressens de la colère contre le gouvernement belge. Nous l’avions averti mais nos avis ont été traités avec dédain, mépris et jugés partiaux. Le gouvernement pensait que nous ne défendions que notre position, nos privilèges. Il y avait bien sûr de cela, mais ce n’était pas notre objectif premier, nous voulions surtout éviter le naufrage !

    Le manque d’expérience de nos politiciens a mené le Congo à la catastrophe.

    « Ils ne sont pas encore mûrs… »

    Indépendamment de la façon dont a été gérée la décolonisation, la critique que je fais du Congo belge, c’est que nous avons trop longtemps pratiqué le paternalisme. Nous n’avons pas suffisamment fait monter de cadres, nous ne leur avons pas assez fait confiance en leur donnant des responsabilités. Par exemple, pour les études de médecine, les Congolais suivaient six années de cours, pas sept ! Ils n’obtenaient donc pas un diplôme de médecins mais d’assistants médicaux. Les Congolais avaient accès aux études mais pas aux mêmes droits que les Blancs, de crainte qu’ils ne deviennent revendicatifs.

    C’est ce petit esprit, que je critique. « Ils ne sont pas encore mûrs », une phrase qu’on entendait souvent. En pensant de la sorte, on en a fait un peuple d’assistés. Encore aujourd’hui, alors que c’est le pays le plus riche du monde ! Avec le seuil de pauvreté pratiquement le plus élevé au monde ; c’est ça qui m’indigne !

    D’après moi, la façon dont on considérait les Congolais à la période coloniale n’était pas « anti-Noirs », mais c’était empreint d’un esprit, d’un complexe de supériorité évident. On était persuadé qu’on apportait, LA civilisation, alors qu’on n’apportait qu’« une » civilisation, parmi d’autres. On disait : « Ce sont des cannibales, ils s’entretuent, ils s’habillent mal, se conduisent n’importe comment, ils sont polygames,…». Nous pensions que nous allions leur apprendre à vivre décemment, à lire et à écrire.

    Dans les guides du voyageur au Congo belge, il y avait tout un exposé qui expliquait pourquoi, ethniquement, le Noir était moins intelligent et inférieur au Blanc. C’est faux ! Nous avons maintenant, dans les universités, des Noirs qui sont d’une intelligence fulgurante, des professeurs d’université polyglottes.

    Ce que j’admirais chez les Noirs

    Honnêtement, le Blanc se sentait supérieur, mais cela ne l’empêchait pas d’être admiratif de certains domaines où les Noirs excellaient.

    Tout d’abord, leur art de la palabre et de constituer des communautés qui étaient vraiment démocratiques. Ils élisaient eux-mêmes leurs chefs ! Mais également devant leur sens artistique et leur artisanat de très haute qualité. Il faut voir les masques qu’ils produisaient, regarder leurs danses traditionnelles, entendre leurs musiques. Ils ont des voix superbes. Ils apprenaient très facilement le chant grégorien, dans lequel ils étaient très doués.

    J’admirais aussi leur patience et leur pragmatisme, la façon dont ils se débrouillaient avec trois fois rien. Au sein de leur clan, ils s’entraidaient, personne ne manquait de ce qui était nécessaire.

    « Pour moi, on parle trop négativement de la colonisation »

    Je sens une certaine injustice dans la façon dont les anciens colons sont considérés en Belgique parce qu’il y a des amalgames. Je trouve qu’on s’attarde trop sur les aspects négatifs, sur un certain racisme, sur une ségrégation raciale qui était là, sans la nommer, mais qui existait surtout dans les villes. On s’appesantit surtout sur les bavures ; elles sont inévitables dans toute entreprise humaine ! Et on ne voit pas suffisamment ce qui a été fait de bien, le climat relationnel qui régnait à l’intérieur du pays.

    On parle beaucoup de la colonisation mais on en parle mal. Ce qui me heurte, c’est un parti pris vraiment anti-colonial. Ce qui ne veut pas dire que je sois « pro-colonial ».

    Bien sûr, je suis orienté, mais j’essaye d’être honnête, de dire ce que je pense, de faire aussi la part des choses.

    Aujourd’hui, je reste attaché au Congo. J’y suis retourné pour participer à plusieurs projets de coopération mais à présent j’essaye de les amener à s’aider eux-mêmes. Je ne suis pas le seul, je connais pas mal d’anciens du Congo qui ont fait la même chose.

    ps:

    Ce témoignage fait partie du livre "Congo belge, mémoires en noir et blanc", 1945-1960, édité aux Editions Weyrich. Il ne peut pas être reproduit sans l’autorisation de l’éditeur.

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