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    Texte d’Ingrid, traduit par son frère Jos.

    Ingrid est née dans le district d’Oshwe au Congo en 1948 et est décédée à Schaffen en 2015. Peu avant l’Indépendance, nos parents l’ont mise en internat en Belgique.

    Hôtesse de l’air chez SABENA du milieu des années septante au milieu des années quatre-vingt, elle a été peinée d’apprendre la faillite de son ancien employeur et cela lui a inspiré ce texte

    Non, c’était rarement l’enthousiasme débordant parmi le personnel de notre défunte compagnie d’aviation, la SABENA, à l’idée de voler vers Kinshasa. On peut comprendre que, lorsqu’on n’a aucun lien affectif avec notre ex-colonie, on préfère se rendre à Tokyo, Bangkok ou Mexico …

    Seuls les « Enfants du Pays », dont j’étais, se réjouissaient de voyager vers l’ancienne Léopoldville. « Enfants du Pays » était le terme affectueux par lequel les Congolais désignaient les enfants blancs nés dans leur pays avant l’Indépendance. Et on en comptait une flopée à la SABENA : des pilotes, des stewards, des hôtesses de l’air et autre personnel de bord. Était-ce de la nostalgie des heureuses années d’enfance ? Une aspiration vers des horizons lointains ? Qui le dira ? Parfois une bonne moitié de l’équipage était constituée par des « Enfants du Pays ».

    Nous logions à Kin, au cœur de la ville au très célèbre hôtel « Memling ».Nous avions avec nous des paquets entiers de vêtements, d’aliments et de médicaments pour les membres du personnel. Philippe, Antoine et Edgard nous accueillaient avec grande joie, car chacun d’entre nous avait son propre protégé. Un jour, je débarquai après un vol de nuit épuisant, je n’aspirais plus qu’à dormir. Alors que j’avais droit à un petit-déjeuner, je donnai le bon de commande à Philippe. Il fallait encore le remplir correctement. Je demandai à Philippe s’il voulait de la confiture, du choco ou une omelette pour accompagner le pain, il me répondit : « je voudrais des confettis » Il me fallut quelques instants pour comprendre qu’il voulait de la confiture ;-)

    Et à quoi passions-nous notre temps pendant ces quelques jours de pause à Kin ? Nous rendions visite à de vieilles connaissances. Des Blancs qui avaient tenu bon après 1960, et qui nous recevaient, bien abrités par des portes et des fenêtres armées de barreaux. Des Noirs qui habitaient dorénavant les luxueuses demeures des beaux quartiers jadis réservés aux Européens. Ils hébergeaient dans leurs jardins quelques douzaines de membres de leur famille, émigrés de l’intérieur des terres.

    Je ne vous parlerai pas des trous et ornières dans la voirie, des jardins publics embroussaillés, des tas d’immondices le long de la route… Le triomphe de la misère, quoi. Mais également l’éternel soleil et la jovialité inaltérable des Africains face à l’adversité.

    D’autres anecdotes ?

    Après qu’un commandant de bord attentionné eut demandé à la réception de nous éveiller plus tôt pour un départ matinal vers Bruxelles, je fus alarmée en pleine nuit par une voix au téléphone : « Madame il est temps ! ». Ivre de sommeil, je lui demande : « Il est temps de quoi ? », et la même voix impassible : « ça on ne me l’a pas dit ».

    Il y eut aussi ce passager angoissé, probablement à son premier vol, qui, après le décollage, leva sa main alors que le message « Fasten seat belt » eut disparu, me demanda : « Madame, je peux me moucher maintenant ? ». Et cet autre, qui, devant remplir un formulaire où il devait mentionner son adresse, écrivit : « J’habite derrière le garage Peugeot ». Il est certain qu’à Kinshasa tout le monde le savait !

    Et cette fois où nous atterrîmes à Ndjili, l’aéroport de Kinshasa, à bord d’un mastodonte bourré de kérosène, entre deux rangées de torches enflammées, tenues par les membres du terrain d’aviation : il y avait une panne d’électricité !

    Et le jour, alors que nous attendions, tous moteurs hurlants, l’autorisation de décoller, le temps s’éternisant, le commandant hurla : « Et alors, quand pourrons nous décoller ? ». Une voix laconique émanant de la tour de contrôle- et tout qui a séjourné au Congo sait comment a résonné cette voix-lui répondit : « Ah ? Vous êtes encore là ? Nous croyions que vous étiez déjà partis ! ». Nous étions déjà hauts dans le ciel quand on pouvait encore entendre le commandant continuer à pousser des jurons dans toutes les langues. Oui, même en lingala, car lui aussi était « Un Enfant du Pays » !

    Je ne garde que de bons souvenirs de cette époque. C’est pourquoi la situation actuelle dans notre Congo adoré me peine énormément. SABENA n’est plus. Et qui s’occupera dorénavant de commander des confettis pour les tartines de Philippe ?

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