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    Voici 3 ans, à l’âge de 41 ans, le diagnostic du cancer du sein m’a imposé un temps de pause.

    Un stop obligé dans ma vie professionnelle et familiale effrénée.

    Aujourd’hui, pour devenir plus intensément vivante, plus résiliente face au risque de maladie et plus à l’écoute de moi-même, je veux changer en mieux certains éléments de ma vie, y compris ma relation avec le temps.

    Je sais ce que je fuis – la course folle est le stress – mais vers quoi ai-je envie d’aller ?

    Enfant, mes parents m’ont offert un cadre de vie stable et régulier. Ma journée est bien rythmée : réveil matin qui sonne à 7h30, le temps de sauter du lit, d’engloutir un toast et un chocolat préparé par ma maman et de prendre le bus pour l’école. Les cours et activités parascolaires s’enchaînent jusqu’à 16h10, puis dîner à 19h, pile au retour de mon père du travail. C’était un cadre stable et serein, avec des espaces de liberté aussi. Un cadre dans lequel mes parents ont nourri ma curiosité du monde, mon optimisme et ma confiance en moi, la confiance d’être capable de me débrouiller, de créer avec mes mains, l’envie de chercher et trouver les mots justes…

    Les jours et les semaines se suivent, à l’école je passe d’une année à l’autre sans encombre. La vie se dessine en confiance comme un enchaînement logique : école, études, travail, couple, enfants…

    Pourtant si le temps est linéaire, je sens bien que sa perception ne l’est pas. Je me rappelle distinctement comment vers l’âge de 5-6 ans une année durait une éternité, cela représentait une partie énorme de ma vie. J’aspirais à avoir un âge à 2 chiffres : 10 ans Wow ! C’était loin, c’était être drôlement grand ! Et déjà ma perception du temps s’accélérait, les saisons semblaient se rapprocher.

    Maintenant que j’ai 44 ans, une année ne représente plus qu’un 44ème de ma vie, pas étonnant qu’une année semble passer de plus en plus vite.

    Mes souvenirs non plus ne sont pas linéaires, même si je tente d’y mettre un semblant d’ordre en les classant dans ma tête, par année ou lieu de vie… ce sont des sensations de joie et volupté hors du temps qui semblent y prendre le plus de place.

    Flash de souvenirs de ce bonheur hors du temps, couchée sur mon lit dans ma chambre d’enfant à observer les nuages ou la lune, ma mère qui chante dans la cuisine, jeux imaginaires inventés dans la cour de récré, longues conversations et promenades dans les champs, orgie de framboises cueillies au bord d’une plaine de jeu, les petits voisins qui m’appellent pour jouer à cache-cache ou construire une cabane au jardin après l’école, longs week-ends de mai à la mer du nord les mains dans le sable et les pieds dans l’eau, voyages itinérants avec la caravane, randonnées dans la nature au sommet des montagnes, repas et jeux partagés entre amis… je me connecte à ces sensations et à ces souvenirs quand je suis pleinement consciente et vivante dans l’instant présent.

    Enfant, je vis dans l’impression que le temps qui passe m’apporte chaque jour plus : plus d’expériences, plus de rencontres… Pourtant à 20 ans je me rends compte que l’on peut aussi perdre lors de la rupture éprouvante avec mon premier amour et le décès de mon papa. Rien n’est sûr, rien n’est stable, tout peut changer à tout moment.

    Avec l’adolescence vient aussi le temps de l’inquiétude pour l’avenir, pas tant pour ma vie, mais pour le monde, face à la surpopulation et la destruction de l’environnement. Quand je me posais ces questions dans les années 80, nous étions déjà plus de 4 milliards. Maintenant à peine une génération plus tard, nous sommes près de 8 milliards.

    Préoccupés par l’écologie, mon meilleur ami et moi avions un humour assez noir. Nous imaginions tenir une « liste noire » à laquelle nous ajoutions chaque personne qui nous avait contrarié de quelque façon que ce soit, que nous allions par la suite exécuter un par un (pour rire bien sûr !). Nous nous imaginions tuer l’humanité entière pour le bien du reste de la planète. L’humour nous permettait de rester dans la joie d’être vivants et de ne pas complètement désespérer face aux enjeux du monde.

    Ayant intégré la prémisse qu’« il faut travailler pour vivre », je me dis autant faire quelque chose d’utile. J’étudie et je travaille dans le domaine de l’environnement, tout en en profitant pour vivre ailleurs dans le monde – Londres, Vancouver, Madrid. Je savoure la vie les yeux ouverts et les sens en éveil, comme en mode « vacances » tout en travaillant… Puis une opportunité de travail me ramène à Bruxelles, plus près de ma famille, vers graduellement plus de stabilité et de responsabilité.

    Vient le temps d’être maman, se mettre au rythme du bébé, de ses tétées, de ses joies et de ses pleurs. Moments d’intenses partages et de grande fatigue. Efforts de tout concilier et être super-woman sur tous les fronts, être super-maman pour les enfants, super-professionnel au travail, soigner le couple dans les précieux moments de babysitting… Horaire imposé par l’école, rythme du travail à 80%, beaucoup de temps passé sur des écrans, nous jonglons le tout du mieux que nous pouvons, mais nous sommes fatigués, il y a moins d’élan pour faire de nouveaux projets.

    Le coup de grâce des insomnies liés aux avions de nuit, relation de couple tendue, déménagement du lieu de travail, décès de mon beau père d’un cancer fulgurant. Je ne surfe plus la vague des évènements comme avant, je me traine, je m’effondre, je suis épuisée. Un coup de mou ? Un passage à vide ? C’est le diagnostic peu après d’un cancer du sein. Un stop imposé par mon corps à mon autopilote, une remise en cause de toutes mes certitudes.

    Temps cyclique des perfusions de chimio toute les 3 semaines pendant plus d’un an, de la radiothérapie journalière pendant 7 semaines, et des anti-hormonaux quotidiens que je prends encore aujourd’hui et ce pour 10 ans, qui me mettent en ménopause artificielle avant l’heure. Conflit interne entre acceptation et révolte face à ces traitements violents pour mon corps. C’est le temps des niveaux d’énergie fluctuants que j’essaie d’accepter en écoutant mon corps en me reposant. Mon cerveau entravé par la chimio me fait perdre le fil de mes idées, la moindre interruption me fait oublier ce que j’étais en train de faire ou de penser. Je me sens amoindrie physiquement et mentalement. La récupération est très lente. Par moment je tue le temps à coup de petits jeux sur un écran au fond de mon lit, pour ne pas sentir et ne pas trop penser…

    Pourtant je veux être actrice de ma guérison et de ma résilience, aider mon système immunitaire à venir à bout des cellules cancéreuses et faire mon possible pour ne pas rechuter et être présente pour mes filles, les voir grandir.

    C’est le temps des cercles bienveillants de soutien, le sport plus régulier, les ateliers de cuisine pour manger plus sain, un cycle de pleine conscience de 8 semaines pour être plus présente à moi-même et prendre soin de moi. Des cours de musique et de piano pour faire travailler mon cerveau. Un temps pour écrire aussi pour mettre de l’ordre dans mes souvenirs et moins oublier.

    Aujourd’hui, à 44 ans, mon temps n’est plus prioritairement voué à l’action et aux autres, mais aussi à moi-même et à prendre soin de moi, à écouter mes envies. Moments de bien-être et de joies avec une once de culpabilité. Sentiment de gratitude que la vie m’a offert ce temps de pause, même si je me sens un peu déboussolée.

    Les check-up semestriels sont bons. Je suis en rémission et j’ai plus d’énergie. Pourtant mes certitudes restent ébranlées. Mon ancienne conviction « il faut travailler pour vivre » s’est mutée en « il ne faut PAS travailler pour vivre ». Je veux bien agir, mais il faut que ça en vaille la peine et que je garde mon équilibre.

    Le temps de vie n’est-il pas mon bien le plus précieux ? Comment est-ce que je veux en user aujourd’hui ? Comment prendre à la fois soin de moi, de mes proches et du monde ?

    Je tâtonne et remercie la vie d’être là aujourd’hui. Je savoure le rayon du soleil sur ma peau, je tente de sourire à mon voisin et à moi-même avec bienveillance.

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