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    Mai 1940. Dans mon quartier, proche de la Gare de l’Ouest, un nouveau pâté de maisons sort de terre. Il se compose de riantes habitations unifamiliales, accolées les unes aux autres pour former un ensemble. A l’arrière, chaque maison dispose d’un petit jardin tandis qu’à l’avant, la vue plonge dans les champs de fleurs et les potagers. Les propriétaires de ces habitations à bon marché sont de condition modeste : ils sont tailleur, douanier, conducteur de tramway, fonctionnaire. Les femmes ne travaillent pas. Toutes ont des enfants.

    Entre voisins, les familles se désignent par le prénom de leur enfant : il y a Mme Michel, Mme Poepoes (c’est le nom que me donnait ma mère), Monsieur Louis. Parfois, c’est la profession ou un trait de caractère ou bien encore le physique de la personne qui inspire le sobriquet donné. Dans ce cas, on parle de « Mme Chapeau », qui ne sort jamais sans son couvre-chef ; de « troleybuske » qui court toujours pour arriver en retard au dépôt des trams ; de « botche » (la bosse en patois) au regard rusé et froid ; du « Chinois » aux yeux bridés.

    Une bonne entente et une grande solidarité règnent au sein de ce petit monde coloré. La guerre vient d’éclater et l’on s’entr’aide. On dépanne une ménagère avec un œuf ou avec des timbres d’alimentation ; Mr Michel répare ma vieille bicyclette, mon père vole au secours d’Odette qui se débat avec ses devoirs scolaires.

    Et comment pourrais-je oublier Mme Georgette, ex-danseuse des Folies Bergère ? Lorsque j’étais malade et que maman devait se rendre à la Gestapo pour obtenir un droit de visite à Papa, c’est Mme Georgette qui avait ma garde à la maison. En attendant le retour de maman, notre danseuse lançait ses jambes en l’air en chantant le french cancan pour me distraire et pour tuer le temps qui se faisait long lorsque maman tardait à revenir.

    Dans la vie quotidienne, chaque famille a ses habitudes. Ainsi, tous les soirs, à l’heure du repas, Mme Michel sort de chez elle avec sa casserole de pommes de terre et en déverse l’eau bouillante dans la rigole pour éviter la pousse des mauvaises herbes. Mme Zwinnen, la commère, sous prétexte de battre ses carpettes ou de secouer sa chamoisette, met le nez dehors pour surveiller les voisins. Tous les soirs, un couple de retraités passe devant la maison ; ils vont prendre le tram qui les conduit à Dilbeek pour y boire leur kriek à la Ferme de Ste Alène.

    Le vendredi, jour de nettoyage, toutes les ménagères récurrent leur trottoir à l’eau claire. C’est aussi le jour où le marchand de poisson passe dans la rue et où le brasseur nous livre la bière avec sa charrette tirée par un solide cheval.

    Pour couronner cette journée, après le goûter, mes parents m’emmènent au cinéma de quartier de la Chaussée de Gand. Le « Cristal » et le « Forum » ont notre préférence car les films projetés sont de grands classiques.

    Au retour du cinéma, nous faisons halte chez « Verleyzen », le café chic avec terrasse pour nous désaltérer avec une bière et un « galopin », mélange d’eau et de grenadine.

    En hiver, maman va à la friture, proche du café et ramène un cornet de frites pour chacun de nous. En voyant la buée s’échapper par la fenêtre entr’ouverte de la friture, je salive à l’idée de manger ces frites salées et grasses tout en marchant jusqu’à la maison.

    Les soirs d’été, à la nuit tombante, lorsque la fraîcheur monte de la terre et que les enfants du quartier ont abandonné leurs jeux, je me fonds parmi les petits vieux de ma rue. Après le repas, ils sortent les chaises et s’installent sur le pas de la porte.

    Assise sur le rebord du trottoir, j’écoute jacasser les commères qui se racontent les dernières nouvelles du quartier en tricotant des chaussettes et lorsque « Nante » (Ferdinand), tire de sa pipe de lentes bouffées, je suis des yeux les volutes bleues qui s’en dégagent et qui montent dans l’air calme. Un ange passe ..

    Ce n’est qu’à l’appel de maman, que je quitte la compagnie pour rentrer chez moi.

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    • message  16797

      Mon Molenbeek des années 40 par Frida

      13 juin 2017, par JeannineK

      Frida merci,
      tu parles de la ferme de Sainte Alène à Dilbeek
      enfants nous y allions avec les parents: eux pour la Kriek, nous pour la limonade
      j’habitais alors à Anderlecht mais les détails du quotidien sont similaires aux tiens:
      la dame qui secouait son chiffon 3 X par jour, madame Lolotte, nom de son chien, le bossu, Pierke et Loulou
      mais comme c’est loin tout ça !


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