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    J’ai vécu les 18 premières années de ma vie au Congo belge. Les livres ont toujours eu beaucoup d’importance dans mon existence. Ils m’ont orienté dans des mondes fantastiques. Mais les débuts furent difficiles …

    Au Congo, pendant la 2e guerre mondiale, on ne trouvait pas le moindre livre pour enfants. Afin de me montrer quelques images, qui soient à ma portée de compréhension, ma mère imagina de découper des photos publicitaires dans les magazines américains qui nous parvenaient, durant la guerre, au Congo.
    Dans le célèbre magazine Life, on trouvait de pleines pages, en couleurs, dédiées au lait Klim, avec de sympathiques vaches, souriantes…
    Les pneumatiques Good Year, avaient comme mascotte un petit garçon, tenant une bougie allumée, qui s’appuyait contre un pneu.
    Les publicités les plus frappantes étaient celles de Coca Cola, qui mettaient en scène le Père Noël, avec son traineau de rennes, livrant des bouteilles de Coca.
    Ayant collé, dans un grand carnet de récupération, toutes ces feuilles découpées, ma mère me commentait ces images commerciales, aux couleurs gaies et intrigantes…

    J’ai dû avoir accès à d’autres livres pour enfants. Mais je n’en ai pas gardé de souvenir.

    La révélation fut la découverte des magnifiques aventures de Tarzan, dans la version d’origine, dessinée avant-guerre aux USA. Ces albums se distinguaient par la qualité de leur graphisme, de leurs couleurs, et par un scénario très ingénieux. Toute cette fantasmagorie enflammait l’imagination d’un enfant qui manquait de points de comparaison.

    Etrangement, c’est en pleine brousse, que ces livres dessinés furent mis à ma portée. La forte emprise du décor tropical dans lequel je vivais s’ajouta à l’émotion esthétique éprouvée par le défrichement des cases dessinées et coloriées.

    Assez étrangement, ces deux albums de Tarzan me furent prêtés par la famille d’un éleveur de bétail, qui s’était établi dans les hauts plateaux des Marungu, à 300 km de la ville d’Albertville, (l’actuelle Kalemié), la ville où nous vivions.

    Petite digression et excursion sur le plateau des Marungu

    Pour pouvoir occasionnellement respirer, en montagne, un air un peu moins torride, ma mère emmenait, cette année-là, ses deux fils durant quelques jours.
    Une excursion qui était une véritable expédition.

    Tout commençait par une longue navigation sur le lac Tanganyika.
    Plein sud. Sur un gros vapeur, le Baron Danis.
    Embarqués, à Albertville, au coucher du soleil, on arrivait à l’aube au large du village de Moba, adossé aux premiers contreforts des hauts plateaux, objets de nos efforts.
    Au port de Moba, il n’existait aucune estacade pour amarrer le bateau.
    Le vapeur s’ancrait donc au large, à 300 m du rivage.
    Le débarquement commençait par le déchargement d’une vingtaine de vaches, entreposées dans la cale.
    Un câble enroulé autour de leurs cornes, les vaches étaient soulevées par un treuil depuis la cale, et déposées dans l’eau du lac.
    Les vaches, libérées du câble, comprenaient vite et nageaient vers le rivage.
    Les crocodiles du lac, n’étant pas informés des dates et des heures de ces débarquements, tout se passait bien.
    Pour débarquer, sans estacade, la dizaine de passagers, il y avait une grosse baleinière, accolée à l’échelle de coupée.
    Une chaise en osier, avec accoudoirs, était prévue pour le prêtre. (S’il y en avait un à bord). Une autre chaise attendait ma mère.
    Arrivée, sans encombre, au rivage.
    Accueil par les belges du village, à qui nous avions étés recommandés.
    Après le rassemblement des bagages, nous embarquons dans un camion benne.
    Ma mère et ses deux fils, à l’avant, à côté du chauffeur du camion.
    Nos valises, dans la benne, au milieu d’autres passagers.
    Le camion commence sa lente montée dans l’escarpement qui domine le lac, et se dirige vers un haut plateau fertile, où l’herbe nourricière permet l’élevage du bétail, dans une zone exempte de la mouche tsé-tsé, qui transmet la maladie du sommeil.
    La mauvaise piste de montagne est étroite et raide.
    Une grosse voiture arrive en sens inverse.
    Le camion serre trop sur sa droite, dérape sur le bord de la route, et tombe dans le vide.
    Un arbre arrête le pesant véhicule.
    On débarque. Emus, éberlués, mais indemnes.
    La grosse voiture s’est arrêtée.
    C’est celle du médecin de l’Etat, en charge de cette région.
    Le docteur nous réconforte et nous conduit à son domicile.
    Pour nous ragaillardir, son épouse, madame V. nous sert un repas.
    Je me souviens de blanc de poulet, aux pommes de terre purée. Le plat me semble délicieux.
    Après avoir failli disparaître dans le gouffre de la montagne, la vie retrouve sa séduction.

    Nous continuons notre lente progression vers le gîte de Kagera.
    Un hameau établi sur le haut plateau des Marungu.
    Notre destination est une maison d’étape, très simple.
    Un toit de paille, et une cheminée, car à cette altitude il fait froid la nuit.
    A la nuit tombée, un bon feu fut allumé. Les deux enfants prirent leur petit bain, devant le foyer, dans un grand bassin de zinc, servant à laver le linge.
    Le lendemain, première promenade dans les alentours, et découverte dans la poussière du sol des nettes empreintes d’un léopard qui, la nuit, avait rodé autours de la maison.
    Le léopard s’intéresse à notre logis car il est très amateur de chiens domestiques, qu’il faut mettre à l’abri pour la nuit.
    Nos voisins les plus proches sont les fermiers d’une ferme d’élevage de bétail.
    Bien qu’habitant loin de tout, les fils du fermier étaient bien approvisionnés en bandes dessinées.
    J’ai gardé souvenir de deux albums de Tarzan, en anglais.
    Dessinés, avant-guerre, aux Etats-Unis.
    Un excellent scénario. Des couleurs agréables. Un somptueux dessin.
    A l’heure actuelle, à notre époque qui déborde d’une abondance d’images, de photos en pleine page, de couleurs éclatantes, il est difficile, d’imaginer la disette des publications, destinées aux enfants, dans les années 1946.
    Il n’y avait, alors, que très peu de moyens d’édition consacrés au minuscule marché commercial des adolescents.
    Les aventures de Bécassine, de l’éléphant Babar, et des Pieds Nickelés, n’apportaient pas de gros éléments de rêve.
    La découverte des dangereuses aventures de Tarzan, lues dans le décor de la brousse des Marungu, au milieu d’une nature fruste, isolée, authentique, ces exploits de fiction marquèrent l’imagination d’un enfant très réceptif.
    Je percevais instinctivement avoir plongé dans un univers différent.

    Mais l’excursion sur le plateau des Marungu se termina.

    Vols de retour vers la Belgique

    Le retour à Albertville se fit sans problèmes.
    Arriva, en 1947, le moment du départ vers la Belgique.
    Tous les trois ans, mon père, fonctionnaire colonial, disposait d’un congé de repos qu’il était conseillé de passer dans un pays tempéré, afin de compenser la dureté du climat équatorial des années écoulées.
    La première étape du transfert de retour reliait Albertville et Elisabethville, capitale du Katanga.
    Le vol se faisait par l’intermédiaire d’un petit bimoteur.
    Ces avions étaient peu fiables. Les accidents n’étaient pas rares.
    Ainsi, six mois plus tôt, la même ligne avait perdu un avion, identique à celui que nous devions bientôt emprunter.
    Il était réellement perdu.
    Puisque ce n’est qu’après trois semaines de recherches, qu’un chasseur indigène retrouva la carcasse de l’appareil, et les corps…
    Malgré la perspective, peu réjouissante, d’utiliser la même ligne, nous étions résignés. Il n’existait pas d’autre solution pratique.

    La situation se discutait en public. Ma titulaire de classe, une des religieuses de l’école, fit à la classe un petit résumé de la situation. C’était très franc.
    « Notre ami Jean Pierre va rentrer en Belgique, dans 15 jours.
    Avec sa famille il va prendre l’avion qui nous survole tous les vendredis.
    Tous ensembles, nous allons prier, afin que tout se passe bien.
    Et, en plus, je vous invite, si cela vous est possible, à communier ce dimanche, afin d’ajouter la force de vos intentions à vos prières. »
    C’est ainsi, que déjà très jeune, j’ai apprécié l’important réconfort moral que représente l’approbation du groupe. Et, je perçu surtout, le soutien qu’apportaient les forces spirituelles.

    Avec le soutien de ce petit nuage mystique, entouré par les prières formulées par ma classe, ce vol tant redouté, entre Albertville et Elisabethville se passa bien.
    Je crois aussi, que selon les lois de la statistique, l’avion ne peut pas s’écraser à chaque vol… Il y eut ensuite un vol entre le Katanga et la capitale Léopoldville.
    Puis la remontée vers le nord de l’Afrique, avec un atterrissage de nuit à Kano, au Nigéria.
    Une piste dans le désert, la nuit. Et puis, l’atterrissage à Melsbroek.

    En Belgique, de nouvelles découvertes « littéraires »

    Nous logions chez la sœur de mon père, près de Bruges.
    Le congé de mes parents durait six mois. On me plaça à l’école des filles du village.
    Les enseignantes, des nonnes, étant pourtant très réticentes à scolariser un petit garçon, dans une école où il n’y avait que des filles. De plus je paraissais plus que mes sept ans.

    De ce séjour à Bruges je garde le souvenir d’avoir découvert, au domicile de ma marraine, une bibliothèque enfantine, approvisionnée par les meilleures bandes dessinées, disponibles à l’époque.
    Ces albums appartenaient à mes cousines. Elles étaient à la veille de se marier et n’avaient plus la tête à s’occuper de leurs albums de bandes dessinées.

    C’est avec ravissement que je découvris cow-boys, pirates, batailles navales, et massacres… Une violence, inconnue jusqu’ici.
    Une fiction débridée, loin des pieuses normes morales habituelles.
    Le tout enrobé de couleurs vives, séduisantes, et dessiné avec talent.
    A cela s’ajoutaient des récits très concrets sur la Révolution Française, et ses excès. Des pages sur la guillotine, la description des files d’aristocrates et d’opposants qui marchaient vers la mort…
    Et c’est ainsi, qu’à 8 ans, je découvris qu’il n’allait pas de soi….de rester en vie.
    Jusqu’alors, je n’avais jamais envisagé le côté provisoire de l’existence.
    Vivre me semblait aller de soi. Vivre en sécurité.
    Ainsi, pendant plusieurs jours, après ces lectures, subsista cette angoisse vis-à-vis des violences de la Révolution.
    Qu’allais-je devenir, quand mes parents seraient guillotinés ?
    Ces lectures désordonnées, sans encadrement, ne me permettaient pas de comprendre qu’il s’agissait d’une époque révolue.
    Et toutes ces fictions violentes, cruelles, sanglantes, s’imprimaient dans mon esprit.
    Tous ces excès devenaient la norme.

    Retour à Albertville et … stupéfaction …

    Le séjour en Belgique se termina.
    De retour à Albertville, à l’établissement scolaire dirigé par les sœurs blanches, ma mère me présenta à l’audition de la mère supérieure.
    Ma mère expliqua mon absence, mes cours à l’école des filles d’Assebroek, près de Bruges. La mère supérieure, très bienveillante, me sourit : « Eh bien, tout cela est parfait, mon petit Jean Pierre. Tiens, dessine-moi quelque chose de joli, sur ce papier ».
    On aurait dit que toutes les enseignantes de cet institut aimaient le dessin.
    Dessiner était le délassement de ma titulaire de classe.
    Un instant, j’ai réfléchi.
    Et j’ai commencé à dessiner ce qui, en ce moment, devait me trotter en tête.
    Je dessinai…un grand gibet en bois. Soutenant un superbe pendu…
    Celui-ci, les yeux clos, la langue pendant hors de la bouche…exactement comme ce thème était représenté dans les bd de pirates…

    Ce fut la consternation. La stupéfaction.
    Ma mère et la directrice se regardèrent fixement.
    L’entretien fut abrégé.
    Il n’y eut pas de conséquences désagréables. Ni réprobation formulée, ni sanctions…

    Mais je devenais un personnage…à surveiller.
    Si l’on replace le minime incident, d’un test de dessin, à l’époque actuelle, les conséquences auraient été différentes.
    Au minimum, il y aurait eu le choix, urgent, d’un psychologue enfantin.
    A notre époque, où certains écoliers fuient l’école, afin de prendre part au djihad en Syrie, un tel dessin, à ce point morbide, aurait représenté un symptôme évident d’une dangereuse pulsion criminogène…
    J’ai conservé mon goût pour la bande dessinée.
    Et, dans ce domaine, rien n’a changé.
    Les thèmes actuels font toujours appel au même fond de violence.

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    • message  10627

      Dessine-moi quelque chose de joli par Jean-Pierre L.

      27 mars 2015, par J K

      Jean-Pierre, c’est vrai que les premiers livres nous restent en mémoire
      j’ai un souvenir fabuleux de ma première bande dessinée en 1944 en 2 tomes
      le livre a été écrit pendant la guerre
      François Calvo : ’la bête est morte ’
      un graphisme extraordinaire sur la 2ième guerre mondiale
      grand père lapin raconte à ses petits enfants lapins l’aventure de la terrible guerre
      les allemands sont les loups, les américains les bisons, les anglais le dogs, les russes les ours polaire etc etc
      j’ai lu et relu ces albums maintes et maintes fois, en revoyant chaque détails je les ai donné à mon petit fils qui adorait la bande dessinée
      il y a une dizaine d’année une nouvelle édition est sortie
      je la recommande c’est génial !


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    • message  10266

      Dessine-moi quelque chose de joli par Jean-Pierre L.

      25 mars 2015, par Jacques Decca

      Bonjour Jean-Pierre L.
      Ton histoire m’a rappelé de vieux souvenirs.
      Moi aussi, né au Congo, mais dans le Nord (les Uele), j’ai eu une jeunesse fort pauvre en lecture. D’ailleurs, ce n’est que vers 8 ans que j’ai eu la joie d’une classe unique regroupant toutes les primaires. Avant, c’était l’école avec papa quand il n’était pas en tournée en brousse.
      Tous liens vers la mère-patrie étant coupés, seuls quelques livres québécois nous parvenaient. C’est alors que j’ai appris ce qu’étaient les robes noires qui parcouraient les prairies pour convertir les premières nations dont les plus amicales étaient les Algonquins, les autres -surtout les cruels des cinq nations iroquoises- leurs réservaient plutôt un sort funeste.
      Plus à l’Ouest de la Nouvelle France, les coureurs de bois, métis pour la plupart, faisaient le commerce de pelleterie. Leur champion, leur défenseur contre les féroces tuniques rouges anglaises, Louis Riel, finit mal, comme ton pendu, victime de leur vindicte.
      Je me rappelle aussi un petit livre de science fiction se déroulant sur Mars, ce qui me semblait vraiment fort peu compréhensible. Il est vrai qu’à l’époque même Tintin que je n’ai connu qu’après mon premier retour en Belgique, n’y avait pas encore été.
      Bien d’accord avec toi, les dessins de la jungle imaginée par Edgar Rice Burrough pour son Tarzan, étaient superbes.
      Merci de m’avoir fait replonger dans ces souvenirs, base de notre compréhension des bisbrouilles ethniques métropolitaines. Peut-être t’ai-je rencontré sur les bords non du Tanganyika mais de la Dyle.
      Cordialement,
      Jacques D.


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    • message  9797

      Dessine-moi quelque chose de joli par Jean-Pierre L.

      23 mars 2015, par Kitty

      Bien heureuse de voir que la BD a toujours ses amateurs.
      Oui, elle est souvent faite de beaucoup de violence mais on y trouve des tas de dessinateurs et auteurs humoristiques
      (Cauvin, Darasse,Adam, ..et j’en passe) et aussi des sujets très variés comme l’Histoire, les Arts (BD sur Modigliani et maintenant Frida Kahlo)
      Passionnant ta jeunesse en Afrique;belle ouverture vers le monde
      Amicalement
      Kitty


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