Juillet 1993. Nous campons en famille dans les Monts d’Arrée, une région de Bretagne qui illustre (trop) bien la boutade « en Bretagne, il ne pleut qu’une fois par jour ». Le matin maussade du 1er août, nous croisons le gérant du camping qui nous présente, fort civilement, ses condoléances : le Roi Baudouin est mort. Cette nouvelle me sidère et je passe la journée la tête douloureusement serrée dans un étau. Plus de trente ans plus tard, je me demande toujours ce qui a pu susciter chez moi cette émotion. En effet, je n’aimais pas le Roi Baudouin. Pas du tout.
Mon plus ancien souvenir de lui remonte à l’enfance, lors de son voyage au Congo, il est passé à Kolwezi et les enfants des écoles (de la seule école réservée aux Blancs en fait) étaient disposés sur le passage du cortège pour crier « vive le Roi » et agiter des petits drapeaux belges. Après une attente, dans mon souvenir interminable, il est passé devant nous, debout dans une voiture décapotable, à côté du Président Mobutu, qu’il traitait en ami, soit dit en passant. Dans ma famille, on faisait à l’époque grand cas du Roi Baudouin et du camouflet intolérable que Patrice Lumumba lui avait infligé lors de la cérémonie d’indépendance du Congo. Souvenez-vous : « … nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir parce que nous étions des nègres. Qui oubliera qu’à un Noir, on disait “tu”, non certes comme un ami, mais parce que le “vous” honorable était réservé aux seuls blancs ?, … ». À l’âge adulte, j’ai eu la curiosité de m’informer sur le détail de cette cérémonie et j’ai découvert que ce discours faisait en fait écho à celui du Roi Baudouin : « L’indépendance du Congo constitue l’aboutissement de l’œuvre conçue par le génie du Roi Léopold II… » Mais qui avait pu inspirer un tel texte au Roi ? Comment n’avait-il pas refusé de prononcer ces paroles tellement violentes, qui balayaient d’un revers de mot les horreurs commises au Congo pendant le règne de Léopold II, et par la suite ? Qui injuriait qui en fait ? Patrice Lumumba en est mort, quelques mois plus tard, et je pense avec effroi au rôle que le Roi Baudouin a pu jouer dans cette élimination barbare, rôle que nous ne connaîtrons peut-être jamais.
En avril 1990, Baudouin refuse de signer la loi sur l’avortement, obligeant le gouvernement à trouver une « solution pragmatique » et néanmoins constitutionnelle, à la crise qu’il provoquait. Je n’éprouvais auparavant aucun enthousiasme pour ce Roi tristounet au sourire coincé, mais je me gardais de le juger, prenant en considération le fait qu’après tout, il n’avait pas choisi cette fonction et parce que je voyais derrière cette mélancolie le petit garçon solitaire qu’il avait dû être. Son refus de poser, en violation de son serment, un des actes inhérents à sa fonction, m’a profondément choquée. Le Roi pouvait se permettre de violer la Constitution et de s’asseoir sur les lois du peuple belge sans en subir de conséquences. Essayez d’en faire autant ! J’ai vécu ce refus comme une insulte faite à la qualité et à la haute tenue des débats, qui aboutissaient à une loi mûrement pensée et réfléchie, et un mépris de la volonté de la Nation. J’étais atterrée. À ce moment, il est passé à mes yeux du statut de sire triste au statut de triste sire… Le temps passant, je crois que l’on peut se féliciter qu’il soit décédé avant les débats sur d’autres lois dites « éthiques », telles que la loi sur l’euthanasie ou le mariage pour tous. Une pirouette constitutionnelle, c’est drôle une fois, mais ça ne pourrait pas être systématique.
Tout cela m’est revenu en mémoire lorsque le Pape François a déclaré au débotté vouloir entreprendre la béatification de Baudouin. Gageons que son successeur sera plus circonspect…
Et j’en suis donc toujours à me demander, 33 ans après, ce qui a pu justifier mon émotion à l’annonce de la mort du Roi Baudouin. Le fait qu’il était le Roi des Belges ?
Marie-Françoise B, avril 2026
Ce témoignage répond à un appel à textes réalisé en avril 2026 autour de la mémoire collective belge. Découvrez les autres textes pour avoir un tableau contrasté de divers ressentis et regards liés à la mort du Roi Baudouin.