Nous sommes le 31 juillet 1993. Nous devons conduire nos enfants à la gare du Nord, où leur troupe scoute s’embarque, pour rejoindre leur endroit de camp dans les Ardennes. Mais ce matin, tôt au réveil, nous avons été stupéfaits d’apprendre l’annonce de la mort du roi Baudouin. Il semblerait que, durant ses vacances à Estoril en Espagne, il a été terrassé par une crise cardiaque. On n’en revient pas. Durant le branle-bas de combat pour vérifier les sacs à dos et les pique-niques, le tout entrecoupé de musique de circonstance, les dernières informations sont débitées au compte-goutte. Le journaliste signale que de nombreux habitants convergent vers le palais royal. Il doit être aux environs de 9 heures quand, les scouts agitant leurs mains au travers des vitres du train, après avoir quitté la gare, nous décidons de faire un détour par le centre-ville pour passer devant le palais royal avant de rentrer chez nous. Les rues sont calmes, mais c’est impressionnant. D’un peu partout, des habitants convergent vers le parc de Bruxelles. Devant le palais, les premières gerbes de fleurs sont déposées au pied des grilles tandis que quelques renforts policiers se mettent en place. À faible allure, nous passons devant le palais avant de poursuivre notre route. La radio continue pendant tout le restant du trajet à commenter l’événement. Cette journée est vraiment particulière.
Une semaine plus tard, le 7 août, il incombe aux parents d’aller rechercher leurs enfants. Le hasard fait que ce jour coïncide avec celui des funérailles solennelles à la cathédrale des Saints Michel et Gudule à Bruxelles. Durant tout le voyage, nous écoutons la retransmission en direct de la célébration. Les moments émouvants se succèdent avec des témoignages bouleversants. Je garde encore en mémoire le chant poétique du troubadour Julos Beaucarne et celui, plus lyrique, du baryton José van Dam. Les volutes des grands orgues envahissent l’habitacle de la voiture. D’évidence, on assiste à l’hommage vibrant accordé à la personnalité d’un roi unanimement apprécié.
Heureusement, à la fin du voyage, voici le moment attendu d’embrasser nos enfants. Excités et joyeux, ils nous font découvrir le site de leur camp et, après quelques jeux sportifs, c’est un traditionnel barbecue convivial qui clôt cet après-midi de retrouvailles. Une fois les bagages entassés dans le coffre et les derniers chants d’adieu entonnés, sous un ciel menaçant, nous entamons le chemin du retour. Bien vite l’orage éclate, les éclairs zèbrent le ciel et une pluie diluvienne ralentit notre progression. Serait-ce une manière pour le ciel d’exprimer son chagrin à l’heure d’enterrer notre roi ?
Quand le calme revient dans la voiture, je profite de l’occasion pour raconter aux enfants ce moment bouleversant de mon retour du Congo en 1960, quand j’étais enfant. Avec ma maman et mon grand frère, nous nous retrouvons en effet parmi des centaines de réfugiés entassés sur ce paquebot qui nous ramène vers la Belgique. Mon papa est resté quelque part du côté de Boma près de Matadi. Depuis le 30 juin, le Congo est indépendant et le temps de la colonie se termine de manière mouvementée. J’ai dix ans et je ne réalise pas bien ce qui nous arrive. Après sa longue traversée en mer, notre bateau rentre dans l’estuaire de l’Escaut. Il y a encore un bon bout de temps de navigation avant notre arrivée à Anvers. Il y a effervescence sur le pont où les passagers intrigués commencent à se regrouper. Seront-ils attendus par leurs familles ou leurs amis à l’arrivée ? Une nouvelle circule de groupe en groupe : le roi serait monté à bord pour venir à notre rencontre. Quelques minutes plus tard, soudain, voilà qu’apparaît le roi Baudouin, accompagné de son aide de camp et du commandant de bord. Je suis là près de maman quand ils arrivent à notre hauteur. Très simplement le roi me serre la main, questionne maman dont l’inquiétude transparaît. Il y a de quoi, nous n’avons pas de nouvelles de mon papa. L’aide de camp prend des notes, le roi questionne et promet de faire mener des recherches. Une heure plus tard, maman apprendra que papa est en sécurité en Angola. Maman peut être rassurée avant notre débarquement au port d’Anvers, où la Croix-Rouge nous donne un premier set d’accueil. Plus que les vêtements reçus, je crois que c’est la parole du roi qui nous a tenus debout ce jour-là.
Les enfants étant fatigués, ils nous ont posé peu de questions. Je me souviens cependant qu’un de mes garçons, goguenard, a voulu clore ce souvenir en disant “C’est le genre de chose qui n’arrive qu’une fois dans sa vie “. Peut-être un peu piqué au vif, j’ai eu beau jeu de lui rappeler que, quelques années plus tard, vers mes 15 ans, le hasard a fait que je me suis retrouvé une nouvelle fois presque nez à nez avec notre roi. Écolier à Bruxelles, mais habitant à Anvers, je revenais le long des bâtiments du Centre Rogier pour prendre mon train à la gare du Nord. À l’entrée du hall d’exposition de la grande foire commerciale du building appelé Martini, il y avait un petit attroupement. Je m’arrête pour regarder et, à deux mètres de moi, je vois le roi Baudouin quitter sa voiture, saluer le comité d’accueil et pénétrer dans le bâtiment. Je n’avais d’yeux que pour lui et je ne sais même plus s’il était accompagné ou pas de la reine Fabiola. Est-ce parce que je le reconnaissais que je n’ai pas été surpris ? Lui, j’en suis certain, m’a vu, mais si je n’ai ni applaudi ni crié comme d’autres “vive le roi”, cette nouvelle rencontre, fortuite cette fois, m’a touché. Il a suffi d’un regard pour rétablir ma confiance. D’une certaine manière, le roi Baudouin était “mon” roi et il faisait partie de mon environnement familier ! Depuis, comme le roi, l’emblématique building Martini a disparu, mais seul le souvenir de ce souverain humaniste reste vivace.
Le temps a donc coulé, mes enfants sont devenus parents à leur tour et deux nouvelles personnalités ont pris la relève dans l’ordre de succession de notre monarchie constitutionnelle. La poursuite de la démocratisation a prévu qu’à la suite du roi Philippe, ce serait sa fille qui porterait la couronne et c’est une bonne chose. Même si j’ai conscience que la monarchie est un système désuet et que, du point de vue des idées, un modèle républicain serait plus en rapport avec mes valeurs, je dois reconnaître que, du point de vue du cœur, à la mort du roi Baudouin, je me suis senti en accord avec ma belgitude. J’appréciais ce monarque si proche du peuple dont il avait la charge. Certes, il n’avait ni sceptre ni flamboyance, mais, face aux grands de ce monde et bien souvent de leurs regrettables écarts ou turpitudes, je me dis que la vie en notre petit royaume mérite d’être vécue, appréciée et préservée.
Jean-Marie D (avril 2026)
Ce témoignage répond à un appel à textes réalisé en avril 2026 autour de la mémoire collective belge. Découvrez les autres textes pour avoir un tableau contrasté de divers ressentis et regards liés à la mort du Roi Baudouin.