Le 31 juillet 1993, je partais pour un court séjour chez ma sœur en Allemagne avec les enfants. Direction Arlon d’abord, pour passer la nuit chez ma mère et prendre la route tôt le dimanche matin avec elle, vu que le trafic de camions sur autoroute est interdit en Allemagne le dimanche. Tout cela était prévu de longue date et mes enfants se réjouissaient autant que leur grand-mère.

Mais l’accueil à Arlon était sinistre. Ma mère n’avait rien préparé et était sous le choc. Elle venait d’entendre à la radio que le roi Baudouin était décédé soudainement. Pour elle, plus question de départ et ambiance de deuil. Mes enfants, âgés de 11 et 9 ans, ne comprenaient pas cette tristesse. Ils m’ont demandé si leur grand-mère connaissait le roi, si c’était un ami. Non, elle ne l’avait jamais rencontré. Alors pourquoi ? J’ai tenté d’expliquer que c’était une personne très respectée par la population belge, qu’il était en fonction depuis longtemps et que, pour beaucoup de gens, c’était une référence. Et toi ? ont-ils demandé. Moi, j’ai vu sa main qui saluait à l’arrière de la voiture officielle alors que j’avais 12 ans et que je devais attendre son passage dans le froid avec ma classe.

Ma mère a suggéré que je rentre à Bruxelles afin de participer à la ferveur populaire avec les enfants, puis en voyant à la télévision l’ampleur du phénomène, et, devant mon refus, a accepté de partir comme prévu le lendemain.

Arrivés dans la famille de ma sœur, et les enfants au lit, les explications ont repris. Oui, nous comprenions que notre mère soit touchée par le décès du roi Baudouin, non, nous ne partagions pas sa conviction qu’il avait toujours agi parfaitement. Très vite, le sujet de son refus de signer la loi dépénalisant en partie l’avortement et acceptant d’être dans l’impossibilité de régner, le temps de la signature, fit surface. Pour ma mère, le chagrin de ne pas avoir d’enfants justifiait son comportement, pour ma sœur et moi, dans ce cas, il aurait dû abdiquer. Le subterfuge de la pause carrière était pour nous inacceptable. Comme d’autres sujets sensibles menaçaient de compliquer le débat, comme la situation au Congo belge et l’attitude du roi, nous avons déclaré une pause chocolat, importé de Bruxelles bien sûr, et cela pour adoucir les positions.

À cette époque au nord de l’Allemagne et ailleurs, on ne captait pas les postes de radio et télévision belges. Ma mère souhaitait être rentrée chez elle deux jours avant les funérailles royales du 7 août, et c’est ce que nous avons fait. À ses trois petits-enfants, elle a parlé de ses souvenirs d’enfant, puis de jeune enseignante, et mes enfants scolarisés à Bruxelles l’ont sans doute rassurée par leurs connaissances concernant la famille royale.

Il faut préciser que ma mère n’était pas du tout intéressée par les publications glamour concernant le gotha, que ni ma sœur ni moi, et encore moins nos enfants n’avons jamais rêvé de princes et de princesses. D’ailleurs, par la suite, le règne du roi Albert et ses nombreuses péripéties ne l’ont pas intéressée et elle a privilégié la lecture et le jardinage, loin des potins mondains.

Alors pourquoi cette réaction, partagée par tant de Belges de tous âges, à l’annonce du décès du roi Baudouin ? J’aurais beaucoup aimé entendre l’avis de mon père, décédé bien trop tôt alors que j’avais 25 ans. Lui, plus âgé que ma mère et passionné d’histoire, avait vécu à Schaerbeek et travaillé comme enseignant à Evere dans les années trente. Il avait des amis à Laeken, pas au château, bien sûr, et, malgré ses convictions volontiers conservatrices, comme le voulait l’époque, avait une vision critique de l’appareil politique. Enrôlé dans l’armée belge au début de la guerre, puis démobilisé et retourné à son métier d’enseignant durant le conflit, il avait suivi les mouvements sociaux menant à la démission du roi, puis à l’avènement du roi Baudouin. Veuf et père de deux enfants, il a décidé d’accepter un nouveau poste dans la région germanophone du pays et y a rencontré ma mère. Le facteur lui apportait tous les jours son exemplaire du journal Le Soir, qu’il épluchait avec nostalgie et dont il résumait les articles politiques à ma mère que cela n’intéressait guère.

Que pensait-il du roi Baudouin ? Que ses débuts avaient été difficiles, qu’il en voulait à la classe politique qui avait poussé son père à la démission. Il avait du respect pour la ferveur religieuse du roi, mais rappelait à l’occasion que cela concernait uniquement sa vie privée, pas sa fonction. Comment aurait-il réagi au décès du roi Baudouin ? Avec mesure, je pense.

Claudine M., avril 2026

Ce témoignage répond à un appel à textes réalisé en avril 2026 autour de la mémoire collective belge. Découvrez les autres textes pour avoir un tableau contrasté de divers ressentis et regards liés à la mort du Roi Baudouin.

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