Texte écrit dans le cadre de "Nous écrivons notre vie" 2023-25

En 1975, j’étais prof de gym dans les écoles primaires de la Ville de Bruxelles, et je n’aimais pas ça du tout. Je voulais quitter l’enseignement, je ne m’y plaisais pas et de surcroît je ne m’y voyais pas rester pendant toute ma carrière. Je voulais quitter. Mais pour faire quoi ?

C’est alors que l’armée a ouvert ses portes aux femmes. C’est sur le conseil d’un ami ex-capitaine de la Force terrestre, revenu à la vie civile dans son job d’instituteur, que j’ai sauté sur l’occasion. Aux vacances de Pâques, je donnais purement et simplement ma démission. L’Inspecteur était fort ennuyé, il n’avait personne pour me remplacer, mais ma décision était prise, pour rien au monde je ne changerais d’avis.

Mon rêve était alors d’intégrer la gendarmerie dans la cavalerie. J’ai pris rendez-vous avec le bureau de renseignements « Gendarmerie » pour tenter d’y entrer. Mais ce n’était pas à l’ordre du jour. La gendarmerie attendait de voir comment ça allait se passer dans les autres Forces armées avant de s’engager sur la même voie. De plus, jamais les femmes ne seraient cavalières. Les raisons avancées étaient que la cavalerie était surtout engagée dans les manifestations, ce qui était en général très risqué et violent, donc pas pour les dames… ! Déception.

Mon second rêve était d’entrer à la Force navale pour naviguer.

Je me suis donc inscrite pour passer les tests psychotechniques au Petit Château, ainsi que tous les autres examens prévus pour entrer à l’armée. J’ai tout bien réussi, classée bonne pour le service, je devais encore me présenter à l’interview. Les emplois réservés aux femmes étaient au nombre de 3 si je me souviens bien : dactylo, radariste, steward. J’ai immédiatement choisi steward. L’interviewer était étonné, car mes résultats me permettaient apparemment « beaucoup mieux ». Il m’a demandé ce que ce job signifiait pour moi. Eh bien, ai-je répondu, c’est pour servir à table sur les bateaux. Et là, catastrophe, les femmes ne sont pas admises à bord ! re-déception. J’ai alors opté pour dactylo, du moins aurais-je déjà un pied dans la place !

Le 2 juin 1975, je faisais mes premiers pas dans la cour de la caserne Luitenant de Vaisseau (luitenant-ter-zee) Victor Billiet de Bruges Sainte Croix (Brugge Sint Kruis) avec une soixantaine d’autres femmes.

C’était l’effervescence, tant du côté des femmes présentes que du personnel du quartier. La presse aussi était de la partie, nous étions les toutes premières à entrer à l’armée, avant les autres Forces armées.

On nous a expliqué des tonnes de choses nouvelles dont je ne me souviens plus, on nous a groupées par régime linguistique : un peloton de francophones (FR) et un autre de néerlandophones (NL), 2 x 30 femmes d’un coup !!! Et qui allaient rester là et vivre dans la caserne… On peut imaginer ce que ça a dû être comme chamboulement dans les habitudes de tous ces hommes !

Je me souviens être passée chez le coiffeur militaire le premier jour, on était encore en civil. Ils nous ont parlé de la coupe de cheveux, soit courts soit remontés en chignon ou queue de cheval, selon la tenue. Les miens étaient courts, j’adorais aller chez le coiffeur, je m’y suis présentée avec plaisir. Ce fut vite fait, pas de shampooing, pas de chipotage, juste une coupe… et bien faite. Super !

Puis on nous a équipées de pied en cap, et avec tout notre barda on est allées dans nos chambres. Et là alors c’est la cerise sur le gâteau : ils ont viré les officiers de leurs chambres pour y mettre les femmes, femmes qui à ce stade n’étaient encore que des matelots autrement dit des soldats ! Ils n’ont pas dû aimer !

Ce bâtiment se trouvait à l’extérieur de la caserne, à 10m, mais hors des murs. Une maison entourée d’herbe, avec un étage. Nous avions chacune notre chambre ! Je pense que les sanitaires étaient communs. Les hommes qui, comme nous, entraient pour suivre leur instruction primaire, eux dormaient à 20 par dortoir et bien entendu à l’intérieur de la caserne. J’imagine à peine la tête des Officiers qu’on a chassés pour nous…
À l’époque, on ne s’en souciait pas du tout, la chose n’avait aucune importance pour nous, nous avions une chambre, c’est tout ce qui comptait. Nos collègues masculins arrivés en même temps que nous, nous ont jalousées, et avec raison. Nous avons plaidé pour que le même régime soit appliqué aux hommes, et non l’inverse. Sans succès !

Cette année-là, l’été a été magnifique, et quelques-unes ont pris des bains de soleil en bikini dans le « jardin » autour de « notre maison ». On a vite été rappelées à l’ordre !

Peu de temps après notre arrivée, une situation intermédiaire a été mise en place. Un bâtiment a été construit dans l’enceinte de la caserne et réservé exclusivement aux femmes. Des chambrées d’une dizaine de matelotes, pas davantage. Des installations sanitaires communes. Chaque matin, c’était corvée d’entretien. Un tour de rôle était défini, et nous voilà avec seau et torchon à briquer notre bloc. S’ensuit l’inspection par le Commandant de Compagnie accompagné du chef des Sous-Officiers de la Cie. On a appris à nettoyer jusque dans les coins et sous les lits !

J’ai été désignée « chef de promotion » pour les francophones et Claire pour les néerlandophones. Nous avions chacune un diplôme de régente, elle en « art ménager », moi en « éducation physique et biologie ». On n’a pas eu de grade pour autant, non, pas si vite, mais un brassard bleu. Nous sommes devenues « instructeurs » pour les nouveaux pelotons de femmes. Mais rapidement, leur nombre a diminué et elles ont été incluses dans les pelotons masculins devenus mixtes du coup. Au bout d’un certain temps, il n’y eut plus aucune femme, les tests physiques d’entrée étaient devenus trop durs pour elles. Claire et moi avons continué à donner cours aux pelotons de « première instruction », quelle qu’ait été leur composition.

Quand il y avait une question particulière, voire un problème, nous étions appelées auprès du Commandant de Compagnie pour régler la question. C’est ainsi qu’on s’est retrouvées toutes les 2 devant un Officier très gêné, il ne savait comment aborder ce qui le préoccupait. Il voulait savoir s’il nous fallait des poubelles spéciales dans les toilettes pour les protections hygiéniques ! Il a tourné autour du pot, Claire et moi on n’osait pas se regarder pour ne pas éclater de rire. La question suivante a été : « Préférez-vous recevoir vos sous-vêtements par la chaîne militaire ou plutôt une prime mensuelle ? ». On imaginait déjà des soutiens et des slips pensés par les militaires masculins (ou leurs épouses ?), à l’instar des caleçons dits « toboggan où rien ne pend, tout descend » ainsi qu’on l’a appris plus tard ! Nous avons choisi de commun accord et sans nous concerter, la prime mensuelle. Je ne sais plus à combien elle s’élevait, mais dans mon souvenir c’était beaucoup, d’autant plus qu’elle était mensuelle. Comme si chaque mois il nous fallait de nouvelles culottes, de nouveaux soutiens… Je n’ai pas été la seule à m’acheter de jolies chemises de nuit. Et bien entendu il fallait rentrer une facture, on s’arrangeait avec la commerçante pour que ça passe… Ça a marché un petit temps, mais ils ont vite arrêté cette mensualité, elle est peut-être devenue annuelle ? Je ne sais plus, mais on n’a pas pour autant reçu de sous-vêtements militaires, ouf !

Ces hommes nous considéraient comme on considérait les femmes à l’époque (1975) c’est-à-dire comme des petites choses fragiles, toutes fabriquées selon le même modèle… mais nous étions en pleine période hippie, les choses avaient changé, et visiblement la plupart d’entre eux n’avaient pas bien suivi le mouvement ! Bon c’est vrai que l’armée est plutôt conservatrice…

Notre chef de peloton était le chef Denis. Un gentil, et amusant, et parfait dans son rôle. Tous les Sous-officiers à la Force navale (FN) quel que soit le grade sont appelés « Chef », c’est facile, pas moyen de se tromper ! Et notre instruction a commencé, identique à celle des garçons. Pour ça, pas de problème. Mais comme nous étions les premières, la presse débarquait souvent ainsi que d’autres autorités. On nous interviewait, on nous emmenait partout dans la ville, en « tenue de sortie » bien sûr. Et cet uniforme de la FN (la Marine maintenant) est très flatteur. Chemisier blanc, avec un liséré bleu marine sur le bord du col, une lavallière bleu marine, avec une petite ancre dorée au milieu, tailleur veste cintrée/jupe droite bleu marine, collant (beurk pour moi et quelques autres) et souliers talon noir + une sacoche noire (très moche). Le couvre-chef blanc avec un bord bleu marine et l’écusson de la FN sur le devant. Très joli aussi. Puis il y a eu un problème avec le fabricant de chapeaux et pendant plusieurs mois, années peut-être, on a porté le béret de marin. Puis le couvre-chef des damars (pour dame de la marine) est revenu, c’est celui qu’elles portent encore aujourd’hui.

Publié le 21-07-2019 à 07h00 dans l’Avenir : En 1975, pour la première fois, des femmes soldats à la Fête nationale.

Ce 21 juillet, comme chaque année à l’occasion de la Fête nationale, aura lieu le traditionnel défilé militaire. En 1975, pour la première fois, les femmes y étaient, elles aussi, enfin, conviées.

En 1975, pour la première fois, la Fête nationale et son traditionnel défilé militaire accueillent des femmes. Elles viennent d’intégrer les forces de la Défense.

Une véritable évolution sociétale qui aura mis du temps à voir le jour. Par la décision du ministre de la Défense d’alors, Paul Van den Boeynants. On est alors le 5 mai 1975 quand il autorise le recrutement des femmes dans l’armée. Mais elles seront toutefois cantonnées aux tâches administratives dans un premier temps.

Elles rejoignent d’abord la marine puis la force terrestre et aérienne et enfin le service médical. Ce n’est qu’en 1977, deux ans plus tard, que les femmes pourront accéder au rang de sous-officier. Mais déjà en 1976, un an après l’appel, les candidates se pressent et ce sont plus de mille femmes qui ont rejoint les rangs.})

Ce premier 21 juillet 1975, les femmes militaires ont défilé avec fierté. En « tenue de sortie » (couvre-chef, tailleur jupe, souliers à talons, sacoche et gants noirs pour toutes, blancs pour la Force navale). Pour cette grande première, les détachements (60 militaires) de femmes militaires avaient été rassemblés en une colonne, tout en restant par Force. Je ne sais plus si j’en ai fait partie. Dans ce détachement, la plus grande qui formait le coin avant droit était Patricia (une NL). Elle avait pour mission principale de garder le cap, notamment lorsqu’on passait devant le Roi, car toutes les autres devaient faire « tête à droite » sauf elle. C’est prévu ainsi pour tous les détachements. Marcher au pas sur les gros pavés de la place des Palais en souliers à talons en nylon… est arrivé ce qui devait arriver : une chute en plein devant la tribune royale ! Pas moi, et pas à la Force navale… Par la suite, il y a eu des aménagements : des bottes au Service médical où je suis passée plus tard, puis finalement en tenue de terrain pantalon/bottines. Il a fallu beaucoup d’années pour que ça change, mais on y est arrivées. Ne restent que les élèves femmes de l’École Royale militaire (ERM) qui portent encore la jupe pour défiler.

J’ai ensuite toujours fait partie des défilés du 21 juillet, et lorsque je suis devenue Offr au Service médical de l’Armée, j’ai commandé des détachements de femmes toutes Forces confondues, puis détachements mixtes du Service médical, puis j’ai été porteuse étendard pendant plusieurs années.

Deux moments marquants dans cette dernière tâche :

  • Le premier a été de commander le détachement des porte-drapeaux et étendards de toutes les Forces armées. Un grand moment, car je cumulais les « tares », à savoir, être une femme et du Service médical, devant tous les autres qui étaient hommes de Forces bien plus prestigieuses (pensaient-ils).
  • Le second a été de participer aux funérailles du Roi Baudouin le 7 août 1993 en tant que porte-étendard du Service médical. Place des Palais, un monde fou se presse derrière les barrières, l’émotion est tangible. Les militaires prennent place selon un schéma précis, les porte-étendards et porte-drapeaux de chacune des 4 Forces s’alignent le long du cercueil au garde-à-vous. La Brabançonne retentit et nos drapeaux/étendard sont mis en berne (ils sont abaissés vers le cercueil). J’ai eu beaucoup de mal à retenir mes larmes, mon émotion. L’air vibrait de toute cette énergie, cette solidarité autour du Roi défunt. Surtout ne pas lâcher mon étendard… ! Quelle expérience ! Ensuite, toute la famille royale est sortie du Palais, Fabiola, toute de blanc vêtue, un autre moment fort. Puis le catafalque est parti en direction de la Cathédrale Sainte Gudule et Michel accompagné d’une foule compacte tout le long du parcours. Terriblement émouvant, cet élan populaire…

Voici donc un petit aperçu de mes débuts dans les Forces armées belges. Ce fut une expérience à nulle autre pareille. Je n’ai jamais regretté d’avoir quitté le civil et l’école, mais au final j’ai continué à donner cours pendant toute ma carrière ! On ne se refait pas !

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