Je suis celle qui n’a pas encore reçu de nom,
bien accrochée dans le ventre plein de turbulences de la femme.
Je sens qu’elle doute beaucoup, qu’elle a très peur.
Parfois, j’ai très peur d’être éjectée.
J’entends des voix.
La plus grave apporte un peu de paix dans son ventre.
Je suis celle qui entreprend le grand voyage.
Dans le tunnel noir, ça se contracte de plus en plus fort.
J’entends des cris.
J’ai très peur.
Les contractions faiblissent, s’arrêtent.
J’essaye d’avancer toute seule.
Je suis fatiguée.
Quelque chose de froid et dur agrippe ma tête et tire, tire, tire.
Je franchis la porte vers la lumière
et je pousse mon cri de vie.
Je suis Mireille,
ma venue embarrasse Ghislaine et Jacques, mes jeunes parents.
Je reconnais la voix grave. Je suis la bienvenue dans la vie d’Alice et Armand, mes grands-parents qui m’élèvent à Hannut, jusqu’à mes 4 ans.
Je suis Mireille
qui rejoint ses parents à Bruxelles
et Hugues, son frère cadet
qui a toujours vécu avec eux
et est habitué à avoir toute la place.
Je suis en quête d’amour.
Je me sens chez moi
dans la petite commune de Saint-Josse-ten-Noode.
Je me sens chez moi
à l’école.
Je me sens accueillie
dans le cœur de mes premières amies …
Je suis Mireille.
Et à 30 ans, j’aime à nouveau et très fort un homme.
À mon désir d’avoir un enfant ensemble,
Il me répond qu’il n’en veut pas d’autres.
Il navigue entre deux femmes.
Je prends la douloureuse initiative de rompre.
Je suis Mireille
terrassée dans la rue par une crise d’endométriose.
Je fais confiance à mon gynécologue.
D’autres douleurs, d’autres crises me sont épargnées grâce à son traitement.
Je serai peut-être stérile, conséquence possible de la maladie.
Je lis, je questionne.
Je me questionne : ai-je peur d’être enceinte ?
Je sais que ma grand-mère a survécu de justesse à une crise d’éclampsie après avoir accouché de ma mère et je me rappelle de son injonction N’aie jamais d’enfant.
Je me raconte que ce n’est pas grave si je n’accueille pas d’enfant dans mon ventre.
Je n’envisage pas de recourir à la procréation médicalement assistée.
Je suis Mireille.
À la fin de la trentaine, je me sens plus solide grâce à un travail thérapeutique et au taiji.
Je me renseigne concernant l’adoption.
Je rencontre des couples qui ont adopté et qui rament.
Je fais le point sur la vie que je me suis créée.
Certes je cours beaucoup, mais elle est dense et vibrante, peuplée d’enfants et de belles rencontres dans mes ateliers.
Je suis curieuse, touche à tout, perfectionniste, en difficulté pour mettre mes priorités, pas assez à l’écoute de ma fatigue.
Je me demande comment accueillir au mieux un enfant dans cette vie-là ?
Je fais le point sur mes revenus.
Et sur les personnes fiables dans mon entourage. À l’évidence, elles ont très peu de disponibilités.
Je pressens que je devrai quasi tout assumer seule.
Moi Mireille
Je pèse le pour et le contre,
je doute
Vient le jour où je tranche.
Je n’entamerai pas les démarches pour adopter une petite Chinoise née à l’époque de la politique de l’enfant unique.
Je ne fête pas mes 40 ans.
Je suis Mireille
À ta question : As-tu des enfants ?
Je réponds non, un non teinté de tristesse.
Et face à ton silence, j’ajoute :
j’aurais voulu avoir des enfants.
Et si tu me réponds :
Tu n’as pas à te justifier
Je te demande de m’écouter vraiment.
Je suis Mireille
et j’aimerais simplement te partager combien j’ai rêvé au chemin
que mon enfant et moi aurions parcouru ensemble,
aux différentes étapes de la vie.
J’ai la faculté de le vivre un peu par procuration
en observant les familles autour de moi.
Je débusque le moindre geste de tendresse,
je fonds et je souris.
Je suis Mireille,
tante de Chloé et grand-tante de Léa
Je me raconte pour dissiper les non-dits,
favoriser les partages
et nourrir leur chemin de femme.
Je suis Mireille,
celle qui se réjouit,
avec ses amies,
quand elles deviennent mamans
et grands-mères.
Et je te crois quand tu précises
être maman, c’est pour le meilleur et pour le pire.
Je suis pleine de compassion pour les parents et les enfants qui rament ensemble.
Je suis Mireille,
la bienvenue chez mes nouveaux voisins.
Attentive à ne pas devenir envahissante.
L’autre jour, à la petite Ella en pleurs, qui réclamait les bras de sa maman alors indisponible, j’ai ouvert les miens.
Et Ella a trottiné vers moi.
J’ai fondu quand son petit corps s’est lové contre moi.
Dans une autre vie, j’ai peut-être été la Pétronille et ses 120 petits
qui a inspiré Ponti.
Je suis Mireille,
j’aimerais te parler de mille enfants que j’ai rencontrés, accompagnés, aimés.
J’ai donné et tant reçu.
Le chemin parcouru ensemble m’est infiniment précieux.
Je suis Mireille
bouleversée et révoltée quand des femmes deviennent mères contre leur gré, quand des enfants sont conçus dans la violence,
pleine de compassion pour leur dur chemin.
Et j’ai peur que la violence engendre la violence.
Je suis Mireille
et je soutiens les femmes qui prennent la difficile décision d’avorter,
quelles que soient leurs motivations.
Je suis Mireille
et je respecte la femme et l’homme qui ne veulent pas avoir d’enfants,
quelles que soient leurs motivations.
Je suis Mireille.
Celle qui, dans cette vie,
répond à l’appel de prendre soin des enfants des autres
et de moi, mieux qu’avant.
Celle qui se dit que la vie lui veut du bien.
Je suis Mireille,
citoyenne à part entière,
femme féconde et complète.
J’existe.
Texte écrit dans le sillage d’un atelier kasala animé par Jean Kabuta