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    1979 ? La mémoire me fait défaut. 1980 ? Peut-être… Cela fait maintenant près de 10 ans que je travaille dans la même institution. A plusieurs reprises, mon chef de service a demandé pour moi une promotion. Mais rien ne vient. Je ne m’en inquiète guère la première fois ni la deuxième estimant que, sans aucun doute, d’autres ont des mérites bien supérieurs aux miens et qu’on ne peut satisfaire tout le monde. Au troisième refus, je commence à me poser de sérieuses questions. Serais-je si nulle ? Pourquoi un tel et un tel et pas moi ?

    Je décide de rencontrer le responsable de la commission qui accorde les promotions. Je le connais un peu, nous avons de bonnes relations. Son bureau est dans le même couloir que le mien, ça facilite les choses. Accueil cordial, explications feutrées dans un premier temps : « Non Madame, vous n’avez pas démérité, mais vous savez, il y a beaucoup de demandes et peu d’élus. Et puis l’état de nos finances ne nous permet pas de faire ce que nous souhaiterions. » Puis, ce monsieur très affable consulte ces dossiers, me regarde et, dans un accès de sincérité, me dit : « Vous savez, en commission des promotions, nous avons une liste sur laquelle nous devons nous prononcer. Quand nous voyons sur cette liste une femme et, qui plus est, à temps partiel, nous passons. Ce n’est pas prioritaire ». C’est un choc. Violent. Ce monsieur semble croire vraiment à ce qu’il dit, même s’il me paraît un peu gêné aux entournures. Impression fugitive…

    Je suis fixée sur mon sort… et effrayée. Je découvre un aspect que je n’imaginais même pas. Que faire ? J’en parle autour de moi, à d’autres femmes, et je découvre la dure réalité : être une femme au travail n’est pas une sinécure. Après quelques hésitations, je décide de m’engager au syndicat. Décision qui ne va pas de soi pour quelqu’un comme moi, issue de la bourgeoise catholique bien-pensante d’un bassin industriel où l’on vilipende volontiers les syndicalistes. Qu’importe, je franchis le pas de ce qui sera pour moi un des plus beaux apprentissages de toute ma carrière, une des expériences les plus marquantes.

    Je « milite », je m’engage dans plusieurs conflits difficiles. Ils ne manquent pas. L’institution est en pleine tourmente et se restructure, se redéploie comme on dit pudiquement. La situation des femmes continue à me préoccuper. Au syndicat, je prends conscience de bien des choses et entre autres d’une discrimination importante dénoncée à plusieurs reprises déjà. Depuis 1969, l’institution verse aux chefs de ménage d’une partie de son personnel des allocations familiales complémentaires relativement importantes. Or, à cette époque, la majorité des chefs de ménage sont des hommes. C’est donc eux qui, à plus de 90%, bénéficient de ce complément de salaire. On compte sur les doigts d’une main les femmes chefs de ménage qui le reçoivent.

    Une déléguée syndicale, Francine P., et moi-même décidons d’agir. La délégation rencontre le banc patronal qui reconnaît que la situation n’est pas normale mais qui résiste. Et pour cause ! Un des membres du CA est également administrateur dans une société où se pose le même problème. « Pensez-vous, Mesdames, si on vous accorde cela, il faudra l’accorder à toutes les femmes ! Nous n’en n’avons pas les moyens. Ce serait ouvrir la boîte de Pandore… » Nous, de Pandore, on s’en f… ! Un enfant doit être égal à un enfant. Mon fils, Sébastien, a autant droit à ces allocations que Arnaud, le fils de mon collègue masculin.

    Nous hésitons sur la marche à suivre. Nous tentons encore la négociation mais en vain. Alors, fin 1985, avec le soutien de collègues y compris masculins et malgré certaines résistances, nous déposons plainte pour discrimination indirecte. Nous sommes 2 au départ, puis 15, puis 117… La machine est lancée, elle ne s’arrêtera plus. Mais nous n’imaginions pas que notre parcours de combattantes serait si long ! Il aura fallu 11 ans de démarches, justifications, explications, négociations. 11 ans de procès, plaidoiries, remises de séances et lenteurs juridiques. 11 ans de patience pour qu’enfin, nous obtenions gain de cause. Une convention collective est signée début 1997. A partir de ce moment, les allocations familiales complémentaires seront étendues à tous les enfants des membres du personnel concerné, qu’ils soient hommes ou femmes, chefs de ménage ou pas. Victoire collective de la détermination et de la patience !

    Et votre promotion, me direz-vous ? Inutile de vous expliquer que je cumulais désormais toutes les tares. Femme, mère de famille, travailleuse à temps partiel et déléguée syndicale… Il n’en fallait pas davantage, mon cas était désespéré ! Ayant appris mon engagement syndical, mon chef de service de l’époque m’avait d’ailleurs avertie : « Maintenant que tu es déléguée, tu peux être certaine que je ne demanderai pas de promotion pour toi ! ». Toutes ces « qualités » m’avaient reléguée pour longtemps encore au bas de la liste des « promotionnables ». J’y eus enfin droit fin 1992, après 23 ans de carrière. Mais qu’importe. Le combat que nous avions mené collectivement valait bien cela. Ces engagements syndicaux m’avaient permis de vivre des moments de solidarité qui dépassaient toutes les promotions.

    8 mars 2012. Journée internationale de la femme. Je lis dans le journal Le Soir sous la plume de Béatrice Delvaux : « La place des femmes et le respect et l’égalité qu’on leur doit sont toujours une exigence. Longtemps, nous avons misé sur l’émancipation et l’éducation pour que les choses bougent. Or, on se rend compte que sans lois, sans quotas, nombreux sont encore ceux, hommes et même femmes, à nourrir plus de doutes dès lors qu’ils doivent promouvoir ou rémunérer une femme. »

    La partie n’est pas encore gagnée…

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