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    Nous étions divisées en Bibiristes et Lucanistes : en partisans, partisanes plutôt, de Monsieur Biermez, le professeur de français, que nous présentions comme un voltairien ; j’étais rangée dans le camp des Lucanistes, partisanes du père Luc, notre prof de latin et de grec.

    Il déambulait chaque soir dans la cour, lisant son bréviaire. De l’étude où nous faisions nos devoirs, nous pouvions l’observer, longeant nos dortoirs encore vides. Sa silhouette immense et souple, allait, venait, revenait… derrière les palmiers où descendait le soir, rapidement. Rapide et calme lui aussi, il marchait dans une soutane blanche dont il faisait voler le scapulaire aux quatre coins de l’espace et du vent, de la pensée. Cette pensée nous échappait, nous fascinait, nous n’en saisissions pas le moteur, les mobiles, l’unité. Intelligence, érudition, distance, humour, sarcasme même, piété peut-être ; pudeur, émotion soudaine, rougeur, puis un geste de la main, ample et pacifique, pacifiant : « Allez, allez, lisez… ». En descendant de la tour où il jouait du Bach, rien que du Bach, toujours du Bach, d’un doigté mécanique, précis et régulier, il nous croisait parfois dans l’escalier. Agacé, il disait « oui » simplement, puis dévalait les marches en toussotant. On l’avait surpris.

    En classe, il parlait si vite, pensait si vite que nous ne captions qu’un mot ou deux dans un débit, où les mots se télescopaient, se supprimaient avant d’en accoucher d’autres. Mais le respect pour la soutane et sa blancheur ensoleillée nous tenait ignorantes du chahut et des frondes. Avec du temps, de la patience, du respect, de l’attention, nous finîmes par nous accrocher au moulin des quatre vents, au tournoiement des sensations, à l’extrême vivacité, aux variations, aux variétés de la pensée humaine. Du moins de celle qui fleurit en Occident, dans le moule de la pensée grecque. Etait-il grec ou chrétien ? Les deux sans doute : il acquiesça le jour où son ami, Monsieur Leurquin, professeur de chimie et chercheur de pénicilline, que le monde entier attendait, le qualifia de païen.

    M’habite toujours un vers d’Anacréon, isolé, rescapé d’un parchemin détruit, ou de ma mémoire infidèle : le vol d’un oiseau tel que le poète l’avait observé dans le ciel de la Grèce, tel que je l’observais dans la cour de l’école : la flexion de ses rémiges, précise, efficace, imperceptible. M’habite toujours la nostalgie d’un texte immortel, lumineux de simplicité : l’Iliade. Notre professeur le lisait, il le déclamait comme on ne déclame plus aujourd’hui, d’une voix sourde, rauque, une voix venue d’ailleurs : de loin, de très loin de nous, de loin de lui-même. Sa main gauche immobile tenait le livre, tandis que la main droite, au bout du long bras, du bout des longs doigts, mesurait les mots, modulait le vers, mimait le vol de l’oiseau… Nous étions en Grèce, au temps des aèdes, nous buvions la « substantifique moelle ».

    Cette expression-là, nous la devions plutôt à Monsieur Biermez, amoureux des renaissances italienne et française, amoureux des Voies du Tao. L’un comme l’autre, ils s’entendaient à nous secouer la tête, pour en faire tomber les sornettes dont on farcit la cervelle des filles. Ils ébranlaient « l’esprit de sérieux » auquel j’étais toujours accrochée.

    C’est ainsi que nous vivions l’adolescence, tandis que nos regards glissaient vers les palmes des palmiers, balancées dans la cour spacieuse, ensoleillée. Une photo m’apprend qu’ils sont énormes aujourd’hui, très haut dans le ciel, toujours sous le soleil. Le même soleil ? Un autre assurément. Autre je suis, moi aussi, la même pourtant. Tout au fond du moi qui choisissait Racine contre Molière, je découvre un reste : je lâche les eaux de la rigolade après un court instant, une hésitation très courte, imperceptible. Parfois je n’ai pas ri quand tout le monde s’esclaffe : « je n’ai pas compris ». Je n’ai même pas de honte, le vieux masque de la naïveté me protège encore.

    Plus que rire, j’aime sourire… Je souris de la grande fille que j’étais, que j’ai trahie. Je tente de la rejoindre en son corps ingrat, lourd, en sa robe blanche. Je m’interdis de rire du ridicule de sa posture, à partir du lieu, de la place où je suis maintenant, du bagage culturel qui est le mien, qui fête le rire pour le meilleur et pour le pire … Pour ce meilleur, pour la joie qu’il me donne, Dieu merci !

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    • message  253

      > 9997. En ce temps-là j’étais en mon adolescence ... par Eliane Boucquey

      13 avril 2005, par Jacqueline Bouzin

      Merci, Eliane, pour ce ravissant texte que l’émotion, exprimée avec tant de délicatesse, fait encore vibrer.
      Je t’avoue aussi qu’il me touche spécialement par cet éloge d’un remarquable professeur.J’ai moi-même, été professeur d’Histoire pendant 32 ans et j’ai aimé mon métier et mes élèves plus que tout. N’oubliant jamais cette phrase prononcée par Michel Serres lors de sa réception comme Docteur Honoris Causa à Louvain :
      "Le professeur, plus que passeur de savoir, est transmetteur de flamme !"


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    • message  98

      > En ce temps-là j’étais en mon adolescence ... par Eliane Boucquey

      19 avril 2004, par Phh

      Eliane, j’apprécie grandement ce texte pour sa qualité toute en délicatesses et blanches caresses. De plus m’intéressant depuis peu à la ponctuation, quelle leçon tu me donnes, le rythme y apparaît harmonieusement bien "balancé" ; même lu par de talentueuses voix… mieux qu’exposé en "classe", texte plus fort!
      Le rythme ne se lit-il pas plus qu’il ne s’écoute ??
      Supériorité de l’écrit sur le dit ? Encore ??


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    • message  86

      > En ce temps-là j’étais en mon adolescence ... par Eliane Boucquey

      16 mars 2004, par Jean-Jacques Biermez

      Simplement, je suis le fils de Monsieur Biermez, Jean-Jacques, moi-même professeur de français et… je tombe par hasard sur ce très beau souvenir.
      Monsieur Jean Biermez est décédé en 1999.
      Jean-Jacques Biermez


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