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    Rencontres interculturelles et intergénérationnelles à la bibliothèque

    Les témoignages qui suivent ont été récoltés à la bibliothèque de Saint-Josse en juin 2018 lors d’une réunion de fin de projet, et à La Barricade lors de discussions avec les apprenant·es sur leur expérience par rapport aux différentes activités proposées pendant l’année écoulée.

    Le groupe d’apprenant·es est constitué de 16 femmes et 1 homme– 8 Guinéennes, 7 Marocain·es, 1 Syrienne et 1 Sénégalaise – ayant entre 24 et 57 ans. C’est un groupe de niveaux 1 et 2 (débutants en lecture-écriture).

    La plupart des bénévoles de l’asbl Âges et Transmission sont des femmes pensionnées belges ou européennes d’origine, d’un niveau de scolarité et d’un milieu socioéconomique supérieur à celui de notre public.

    Chaque séance commence par un moment de retrouvailles autour d’un café. Ensuite, un album choisi par une bénévole ou un membre de l’équipe est lu à l’ensemble du groupe. Nous échangeons sur cette lecture pendant quelques minutes. Puis, des duos, tirés au sort, se dispersent dans la bibliothèque pour lire à deux. Chaque duo gère son temps à sa guise (environ une heure trente). Des moments de pause, nécessaires, sont l’occasion d’échanges autour du livre ou simplement de conversations plus informelles.

    En fin de séance, les apprenant·es empruntent le livre qui les a le plus intéressé·es afin d’en parler en classe la semaine suivante. C’est toujours un moment d’échanges très riche où nous abordons à la fois le contenu de l’album (souvent des albums jeunesse), mais aussi les raisons de leur choix et tout ce que cette lecture a pu générer comme réflexions et émotions. Le plus souvent, comme chez tout lecteur, les histoires qui les touchent font écho à des histoires intimes, des expériences personnelles et c’est l’occasion d’un beau moment de partage dans le groupe.

    Au-delà du renforcement linguistique qu’une telle activité apporte, j’ai pu apprécier l’intérêt et l’enthousiasme des apprenant·es pour ces rencontres du jeudi et pour les échanges que ces lectures peuvent générer dans l’enceinte de la bibliothèque et en classe. Cet intérêt est d’ailleurs réciproque. En effet, que ce soit du côté de notre public ou de celui des bénévoles, chacun a fait remarquer l’importance et la richesse d’une telle initiative pour aller à la rencontre de l’autre.

    Madeleine (bénévole) : « J’aime la rencontre, la diversité, voire la motivation… Rencontrer des personnes différentes avec des motivations différentes ; des liens se sont créés au-delà de la lecture. »

    Ouafila (apprenante) : « J’aime la bibliothèque. Je me sens en famille. »

    Annunziata (bénévole) : « C’est très important pour moi, je rencontre des personnes de différents horizons avec des parcours personnels ; on apprend avec tout le monde… C’est une aventure humaine fantastique ; cela m’apporte beaucoup. »

    Fatima (apprenante) : « J’aime les gens ici. Même si c’est difficile, je veux faire des efforts. L’ambiance est bonne. »

    Véronique (bénévole) : « Je suis impressionnée par le courage des femmes, d’apprendre des histoires personnelles. Elles m’ont beaucoup touchée… le fait qu’elles ne savent pas lire… »

    J’ai rejoint l’équipe de l’asbl CTL-la Barricade en mars 2018 et, dès les premières semaines de travail avec les apprenant·es, j’ai pu constater que la question du rapport à l’autre, des conditions de la rencontre avec des Belges ou Européens d’origine était très présente. Les relations avec des personnes hors de leur communauté se limitant trop souvent à des rapports avec des personnes ayant un pouvoir d’autorité : enseignants, assistants sociaux, employés administratifs, personnel médical… Et, en même temps, trop souvent, il·elles semblent préférer avoir à faire à des personnes de leur communauté, dans les magasins et chez le médecin de famille par exemple. Il·elles apprécient la familiarité que ces contacts permettent grâce à la langue et aux codes culturels communs, et se sentent en confiance. Il est d’ailleurs souvent question de confiance gagnée lorsqu’on demande aux apprenant·es ce qu’il·elles apprécient le plus dans ces rencontres.

    Fatoumata : « J’ai aimé venir ici parce que ça m’aide à parler plus simplement avec les personnes, d’égal à égal. J’ai pris confiance et je peux parler simplement avec des personnes que je ne connais pas. Je suis moins gênée. Avec la lecture aussi, je prends confiance, comme lorsque j’ai lu ‘Tibili’ (Léonard et Pringent, Tibili, le petit garçon qui ne voulait pas aller à l’école, Magnard 2001). Ma petite fille était fière de moi quand je l’ai lu avec elle : ‘Tu vois, tu es comme Tibili’ [Tibili est un petit garçon qui doit apprendre à lire.]. »

    Maferen : « Au début, j’étais très intimidée, je n’osais pas lire je ne pensais pas que je pouvais lire. Véronique m’a donné du courage. Je suis tellement contente de venir ici, je connais tout le monde. C’est aussi l’occasion de parler en public… »

    Aïssata : « C’est important d’être ici pour pouvoir lire et écrire, pour mes enfants. J’avais peur au début mais maintenant j’apprécie de rencontrer des gens, ça me donne du courage pour parler avec des personnes à l’extérieur. J’aime beaucoup aller à la bibliothèque ; ces personnes nous aident, prennent leur temps. »

    Khatima : « Dommage que je n’ai pas pu être là plus souvent parce que j’ai vraiment appris des choses. Ça m’a donné confiance aussi pour parler avec les gens ; ça m’a donné vraiment beaucoup de confiance. Avant j’étais pas comme ça, j’étais vraiment timide, dans mon coin. J’avais peur de pas bien parler français, j’avais peur de rentrer dans des bureaux, de parler même avec ma famille. Dans ma famille, il y en a qui parlent très bien français et avant, quand je parlais devant eux, ils me disaient : ‘Tu parles pas bien, parle arabe, c’est mieux.’ Maintenant, je parle, je m’en fous ; si je fais des erreurs, je m’en fous. Ça m’a vraiment beaucoup aidée… »

    Il·elles sont d’autant plus en demande qu’ il·elles sentent parfois un gouffre entre leur expérience à l’extérieur où il·elles côtoient indifférence ou rejet…

    Doussou : « Pour moi, c’est intéressant parce que les Belges n’approchent jamais des étrangers ; ils parlent toujours par derrière. Je ne sais pas s’ils ont peur de nous… »

    Ibtissem : « Ils sont racistes, ils n’aiment pas les arabes et les musulmans. Et si tu es voilée… »

    … et les rencontres qu’il·elles font via ce projet, grâce auquel il·elles sont en contact avec des Belges et Européens bienveillants, à l’écoute…

    Nagnouma : « J’ai aimé les rencontres,parler avec des personnes que je ne connais pas. Filippo [bibliothécaire à Saint-Josse] m’a très bien accueillie le premier jour où je suis venue à la bibliothèque. »

    Ces rencontres sont de vraies rencontres, pas de simples contacts furtifs de la vie quotidienne. Mais cela va encore plus loin dans l’expérience à la bibliothèque car c’est un rapport privilégié, un tête-à-tête qui favorise une forme d’intimité. C’est sans doute ce dispositif qui permet cette qualité d’écoute et de bienveillance…

    Aïssata : « L’année passée je n’ai pas aimé les premiers jours [à la bibliothèque]. On est venus avec Émilie, je ne comprenais pas ce qu’on avait à faire avec la bibliothèque, puis j’ai pris confiance. Pour moi la bibliothèque, c’était pour les gens qui ont beaucoup étudié… J’ai commencé à lire un peu et ça me motive. J’aime les personnes qui viennent ici pour nous aider et pour parler avec nous. »

    Doussou : « Accueillantes et souriantes… quand on va là-bas, tout le monde est content. Pour moi, elles sont incroyables ! »

    Halima : « J’aime venir ici pour la gentillesse, la patience, l’échange ; je peux parler de moi. »

    Khatima : « C’est des femmes qui ont vraiment de la patience ; elles font ça vraiment bien. J’ai vraiment appris des choses avec elles, j’ai appris beaucoup de choses. C’était bien, c’était vraiment quelque chose de bien. »

    Nagnouma : « Je sors peu ; alors quand je viens à la bibliothèque, je me sens bien. »

    Des rencontres qui changent donc le regard qu’il·elles portent sur les Belges…

    Doussou : « Quand je vois des bénévoles belges qui font quelque chose pour moi, je peux dire bravo. Je tire mon foulard pour elles ! »

    Il est intéressant de relever qu’au-delà de l’aspect interculturel, réjouissant pour nous, il ne faut pas négliger l’aspect intergénérationnel qu’offre une telle démarche (qui est d’ailleurs l’un des objectifs principaux d’Âges et Transmissions). On a trop souvent une image des personnes originaires d’Afrique et du Maghreb, entourées d’une famille nombreuse où plusieurs générations se côtoient au quotidien comme au pays, avec grands-parents, tantes, cousins et cousines… Ce n’est pas le cas de notre public, bien au contraire…

    Saida : « La vie n’est pas toujours bien en Belgique ; parce que je suis seule, c’est parfois triste. J’aime la bibliothèque pour lire avec les femmes ; j’aime bien parler avec elles. »

    Fatoumata : « J’aime bien rencontrer des personnes âgées ; ça m’aide pour améliorer mon français et cela m’ouvre des portes vers la culture. Je n’ai pas l’occasion de rencontrer des gens. »

    Khatima : « J’ai des contacts avec des Belges comme ma belle-sœur par exemple, mes petites nièces. Mais j’aime rencontrer des femmes de cette génération parce qu’elles ont de l’expérience ; elles nous apprennent des choses qu’on ne connait pas. »

    Mariama : « En Afrique, les vieilles femmes ne sortent pas après un certain âge. J’aime discuter, on se raconte des histoires. Grâce à elles, on a compris que les livres peuvent nous apprendre des choses. Avant je croyais qu’il n’y avait rien d’intéressant, je pensais que ce n’était pas intéressant un livre pour quelqu’un comme moi, que je ne vais rien comprendre. Mais les images déjà nous aident à comprendre. »

    J’ai pu constater que ces femmes bénévoles, par leur âge et leur position, représentent des figures maternelles que la plupart des apprenant·es ont perdu en quittant leur pays… Par la qualité de leur écoute, sans jugement, elles ont su instaurer un climat de confiance.

    Khatima : « Avec l’une d’elles, parfois on a vraiment bien parlé. J’avais des problèmes à ce moment-là avec mon fils et elle m’a dit de ne pas m’inquiéter, d’être patiente, que tout le monde a des problèmes. Elle m’a dit : ‘Moi aussi j’ai des problèmes, moi aussi je suis divorcée.’ Et ça m’a vraiment aidée. »

    Doussou : « Elles sont vraiment magnifiques, avec beaucoup de conseils aussi. Même parfois elles nous questionnent sur notre vie privée ; tu parles et elles te donnent des conseils, te parlent de leur vie… Pour moi, je trouve ça super bien. Elles parlent aussi de choses personnelles, ce qu’elles font dans leur vie, ce qu’elles n’ont pas aimé, ce qu’elles ont fait faux (fait ?), son (leur ?) travail. Beaucoup des personnes que j’ai vues ont expliqué leur expérience. Elles me disent : ‘Vas-y, fais ci, fais ça, concentre-toi, un jour toi aussi tu sauras lire et écrire comme nous ; il faut continuer, continuer et tu vas réussir un jour.’ »

    … et elles peuvent même en inspirer certaines…

    Khatima : « Ce sont des femmes qui parlent bien, qui s’expriment bien, pas comme les gens qu’on rencontre dans la rue. Elles se comportent bien. Ces femmes, c’est des exemples pour moi ; j’adore ces femmes-là, j’aime leur personnalité. J’aimerais bien être comme elles quand je serai vieille, c’est des modèles pour moi. »

    Conclusion

    Le compagnonnage se poursuivra en 2018-2019 pour une deuxième année avec quasiment le même groupe d’apprenant·es et de bénévoles. J’imagine… de beaux progrès en lecture, des découvertes littéraires, des échanges d’idées, des conseils, des confidences… Cette expérience est réjouissante non seulement pour les apprenant·es mais aussi pour moi, leur formatrice et toute l’équipe de La Barricade qui voit enfin une activité hors cours d’alpha qui fait l’unanimité ! Et cela nous inspire pour la conception d’autres activités favorisant l’interculturalité. Pourquoi pas un projet où ce serait les apprenant·es qui transmettent un savoir, une compétence ou qui apportent une aide, un soutien à des Belges en demande ?

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