• Site interactif d’Ages & Transmissions asbl dédié aux tranches de vie et aux débats

  • accessibilite

      fontsizeup fontsizedown Enregistrer au format PDF

    Recherche

    Articles associés

    Extrait du cahier « Je raconte ma vie » dans un groupe multiculturel à la Fonderie, 2013- 2014.

    Je suis née à Laeken en 1938 de mère flamande et de père wallon. Ma grand-mère et ma mère m’ont beaucoup raconté sur leur vie. Moi aussi, j’aimerais transmettre à d’autres. Mon prénom est Lutgarde, officiellement Lutgardis. Lutgardis était la patronne de la jeunesse flamande. Je suis fière de ce prénom bien qu’il ait été difficile à porter dans les années d’après-guerre à cause de sa consonance germanique.

    Ma mère flamande

    Ma mère chantait en flamand ! Elle aimait Guido Gezelle. Amour, unité et fermeté étaient les trois valeurs importantes pour elle. Elle était comme ça, elle avait la sagesse, elle s’exprimait et agissait. Papa, lui, était colérique, ronchon.

    C’est maman qui dirigeait la maison. Les seules fois où il y avait des querelles, c’était en période électorale. Maman était fort politisée, très flamingante, fort Volksunie. Une fois mariée, elle s’exprimait un peu moins mais elle gardait ses idées.

    Elle était toujours disponible pour les ouvriers. C’est chez maman qu’on venait demander conseil. J’ai vu des ouvriers venir la voir à 9h du soir pour lui poser des questions sur leur fiche de paie.

    Maman était l’aînée de 7 enfants. Elle a survécu à tous ! Quand je suis née, elle voulait beaucoup d’enfants, mais ça n’a pas été possible. Je crois que toute sa vie elle a regretté de ne pas avoir plus d’enfants.

    Une enfance pendant la guerre

    Pendant la guerre, j’habitais une brasserie à Schaerbeek, les brasseries Roelants. Environ 70 personnes y travaillaient ; tous les corps de métiers y étaient représentés depuis le palefrenier jusqu’au chimiste. On habitait l’ancienne maison du brasseur, mes parents travaillaient tous les deux à la brasserie. Mon père dirigeait l’atelier de marmographie, la publicité sur verre avant les plaques émaillées. Nous étions souvent bombardés car nous habitions près de la gare. Je me souviens d’un bombardement : mon père m’a prise sur les épaules et on a couru dans l’abri. Ensuite il m’a couverte de son corps pour me protéger. Les murs tremblaient…

    La brasserie a vu défilé Allemands et Anglais ; elle était réquisitionnée pour loger les soldats. Chaque fois que les Allemands voulaient faire une razzia sur les chevaux, on nous téléphonait de la maison communale pour qu’on les cache. Certains livreurs de bière revenaient parfois saouls de leur tournée et c’est le cheval qui, connaissant le chemin du retour, ramenait seul la charrette et son cocher à la brasserie.

    Un soir, des Anglais sont venus dîner à la maison. Ma mère avait préparé des chicons qu’ils ont laissés dans leur assiette. J’ai été choquée car on n’avait pas grand-chose et mes parents s’étaient privés pour leur offrir ce repas. Du coup, moi qui n’aimais pas les chicons et qui n’en mangeais pas, cette fois- là, je les ai mangés ! Et depuis, j’aime les chicons !

    Un de mes oncles faisait du « smokelage », du troc ! Il a aidé toute la famille. Papa, lui, peignait, c’était un artiste. Il réalisait des reproductions de Murillo fort appréciées des paysans flamands qui nous offraient en échange de la nourriture et de l’argent. Quand j’étais malade, je devais boire du jus de viande. Je vois encore ma mère écraser la viande de rosbif, payée par les peintures de papa, afin que j’en boive le jus. Eux, ils mangeaient la viande, toute sèche.

    Entre ici et là-bas : Schaerbeek et Koekelberg

    Je suis belge et j’ai toujours habité à Bruxelles. En 1962, j’ai quitté la maison familiale de Schaerbeek pour venir vivre seule à Koekelberg, la commune dans laquelle je travaillais. A l’époque, cela ne se faisait pas de quitter ses parents pour vivre seule. Cela m’a libérée d’un cocon ! Depuis, j’ai toujours vécu à Koekelberg. Je me suis mariée en 1966. Nous sommes d’abord restés dans mon petit appartement, ensuite avec l’arrivée du troisième enfant, nous avons déménagé dans une maison.

    A l’époque, dans le quartier, il y avait surtout des familles avec des jeunes enfants, tous des Belges. Aujourd’hui, il reste 3 – 4 Belges, ce sont des « résistants ». Moi, je n’ai jamais eu beaucoup de relations avec mes voisins car je travaillais à l’extérieur. Je n’ai jamais eu non plus de problèmes de voisinage. Les gens déménagent beaucoup. Une fois, des Marocains m’ont invitée chez eux pour la fin du Ramadan mais je n’ai pas pu y aller à cause d’un empêchement de dernière minute …

    Je n’aurais pas aimé vivre ailleurs. Je suis fort attachée à Bruxelles et à ma famille. Un jour, mon mari a eu une offre en tant que photographe pour aller travailler et vivre à Dallas. Mais étant donné que je suis fille unique, je me considérais comme responsable de mes parents et puisque le plus loin où je n’ai jamais été, c’est au pied des Dolomites, je n’ai pas voulu partir à Dallas !

    Lorsque j’étais petite, j’allais en vacances dans la famille de ma mère en Campine. Tout le monde se connaissait et me saluait par mon prénom. Maintenant, beaucoup a changé !

    A l’époque où ma mère est arrivée à Bruxelles, il y avait un guichet à Schaerbeek pour les Flamands ; maintenant il y en a un pour les Marocains !

    Travailler dans un monde d’hommes

    J’ai travaillé pendant 40 ans, 10 ans dans une imprimerie et 30 ans dans une société d’assurances.

    A 19 ans, je ne voulais plus aller à l’école. Ma mère a téléphoné à son frère, directeur dans une imprimerie à Molenbeek. J’ai été engagée de suite. Il y avait beaucoup de travail, je devais vérifier les bons à tirer, gérer les stocks de papier, m’occuper du salaire des imprimeurs, …

    Sortant de l’école des Sœurs, je suis arrivée un vendredi, assez naïve devant 35 hommes ! J’ai dû m’imposer devant eux ! Au début, ils ont affiché des pin-ups sur les murs à côté desquelles je devais passer pour transmettre les instructions. C’était fait spécialement pour me choquer ! Cela n’a pas duré longtemps.

    Avec ma première paie, j’ai acheté des souliers rouges à hauts talons pour me donner de l’assurance ! Moi, je n’ai pas remis ma paie à mes parents.

    Un souvenir marquant ? Les élections du délégué syndical ! Les candidats se mettaient en cercle et jetaient l’un après l’autre au centre un billet de vingt francs. Celui qui avait jeté le dernier billet devenait le délégué syndical pour tous les imprimeurs et les typographes.

    Répondre à cet article

    Veuillez vous connecter afin de participer au forum
    Si vous ne possédez pas encore d'identifiants, vous pouvez vous inscrire ici: Inscription

    Forum sur abonnement

    Pour participer à ce forum, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas enregistré, vous devez vous inscrire.

    [Connexion] [s'inscrire] [mot de passe oublié ?]

    Forum

    • message  16790

      3.Lutgarde, officiellement Lutgardis

      9 novembre 2016, par JeannineKe

      Ce texte est un beau témoignage d’une époque révolue, les brasseries, les charrettes à  cheval, la vie à  Keokelberg
      Lutgarde, sous une apparence douce et calme a toujours fait face aux problèmes avec réflexion et ténacité
      Quand j’étais enfant, ma maman me faisait boire du sang de viande de cheval
      ensuite elle mettait la viande dans le bouillon de légumes, le tout écrasé au passe vite
      Un excellent remède vitaminé !


      Forum sur abonnement

      Pour participer à ce forum, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas enregistré, vous devez vous inscrire.

      [Connexion] [s'inscrire] [mot de passe oublié ?]


    Forum sur abonnement

    Pour participer à ce forum, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas enregistré, vous devez vous inscrire.

    [Connexion] [s'inscrire] [mot de passe oublié ?]

    Haut